Les meilleurs films de 2025 [TOP]

Des chiens errants, des familles désunies, des monstres au grand cœur, des vies à contretemps : que retenir de cette année de cinéma ?
Les rédacteurs se prêtent à l’exercice du top de fin d’année avec la sélection des dix meilleurs longs-métrages (et quelques mentions honorables) sortis dans les salles obscures, en streaming ou directement dans les bacs à DVD en 2025.
Mentions honorables
• L’Inconnu de la Grande Arche, de Stéphane Demoustier
• Mickey 17, de Bong Joon-Ho
• L’Agent secret, de Kleber Mendonça Filho
• Bugonia, de Yórgos Lánthimos
• Life of Chuck, de Mike Flanagan
10. L’Attachement, de Carine Tardieu

Lorsque sa voisine meurt en couches, Sandra, libraire féministe solidement retranchée derrière ses livres et ses certitudes, la cinquantaine solitaire, hérite sans l’avoir choisi d’un veuf en miettes, d’un gamin de cinq ans et de sa sœur nouveau-née. De cette famille décomposée, pourtant, elle ne sait presque rien. Cette situation particulière accorde au pallier de l’immeuble une fonction révélatrice : plus qu’un lieu de transition, l’espace intermédiaire entre les appartements devient un sas de rencontre, d’apprentissage et de réparation, où se croisent et décroisent les membres d’une famille décomposée, maintenue à flots par les obligations du quotidien. Cet endroit commun, généralement peu filmé, est également celui des hésitations et des reculs, des portes qu’on entrouvre avant de les refermer, des conversations écourtées qu’on reprendra peut-être demain. La réalisatrice Carine Tardieu en exploite le potentiel symbolique avec une mise en scène limpide, intéressée par la complexité des relations humaines et leur singularité, justifiant qu’elle s’attarde moins sur la spatialisation du décor que sur les âmes qui s’y frôlent et s’y éprouvent – âmes auxquelles de brillants comédiens donnent corps, Valeria Bruni Tedeschi en tête.
9. Chainsaw Man – Le Film : L’arc de Reze, de Tatsuya Yoshihara

« Seul un film sur dix est intéressant. Mais un seul a déjà suffi à changer ma vie. » La confidence que Makima glisse à Denji lors de leur rendez-vous cinéphile vaut programme esthétique : elle énonce, au cœur même du récit, la rareté du miracle auquel Chainsaw Man – Le Film : L’arc de Reze aspire et, contre toute attente, accède. Car le long-métrage de Tatsuya Yoshihara accomplit ce que les films dérivés de séries animées échouent généralement à produire, une œuvre autosuffisante, pensée pour le cinéma et lui seul, et affranchie de tout préambule encyclopédique. Là réside la première (bonne) surprise : quiconque se frotte à cette adaptation partielle du manga de Tatsuki Fujimoto n’est jamais pénalisé par ce qu’il ignore et, mieux encore, découvre une histoire limpide et ramassée qui justifie pleinement le format cinématographique. Une romance d’été, au départ. Denji, l’adolescent dont le cœur a fusionné avec un démon-tronçonneuse, s’éprend d’une serveuse plus souriante que la moyenne. Fort de son autonomie, le long-métrage se donne le temps de faire exister cette idylle fragile : les rendez-vous au café, les conversations gauches et les tiraillements du jeune homme composent un premier acte de comédie romantique, inattendu pour un univers habituellement résumé à ses excès. Et puis le naturel revient au galop – à dos de requin géant, pour être tout à fait exact.
8. Frankenstein, de Guillermo del Toro

Le coup de foudre. Il fallait au moins cela pour que le monstre de Frankenstein s’anime au cinéma. Un éclair qui fend la nuit et s’abat sur une table d’opération où des bouts de cadavres, greffés les uns aux autres, forment un corps alors réveillé par la décharge. Le coup de foudre, c’est également ce qui frappa Guillermo del Toro quand il découvrit, enfant, la tronche rafistolée de Boris Karloff dans le Frankenstein de 1931. Une image qui fut un tel choc qu’elle électrisa tout son parcours de metteur en scène. À se demander, au juste, si le cinéaste mexicain n’a jamais tourné que ce film-là. Quoi qu’il en soit, un demi-siècle après cette sidération face à l’adaptation de James Whale, Del Toro cesse de tourner autour du pot. Voici son Frankenstein à lui, financé par Netflix pour la modique somme de cent-vingt-millions de dollars, avec sa distribution resplendissante, ses décors construits de toutes pièces et un parti pris thématique qui donne sa forme à l’ensemble. Car, aussi amouraché du bouquin de Mary Shelley soit-il, le réalisateur n’hésite pas à remodeler sa trame en relevant ce qui lui a toujours sauté aux yeux : plus effrayant que le cadavre ramené à la vie, c’est le rejet du père.
7. Tardes de soledad, de Albert Serra

Le public a disparu. Les gradins, les clameurs, les mouchoirs agités, Albert Serra les a évacués du cadre pour ne conserver que l’essentiel : un homme, une bête et le sable qui boit le sang. Son documentaire suit le matador péruvien Andrés Roca Rey, mais le portrait individuel intéresse moins le réalisateur espagnol que la mécanique qu’il permet de mettre en lumièère. En resserrant l’espace au strict face-à-face, Serra donne à voir ce que le spectacle tauromachique produit réellement : une mise en scène du pouvoir masculin, fondée sur l’exposition du corps au danger et sa répétition jusqu’à l’épuisement. Le torero parade, frôle les cornes, esquive la mort et recommence. Autour de lui, ses coéquipiers et assistants commentent, exhortent, vénèrent. Leurs paroles, gorgées de vulgarité et de dévotion, dessinent les contours d’une virilité qui ne tient debout qu’à force de se rejouer sans cesse. Face à cette glorification, le taureau demeure sans statut propre. Serra le filme longuement – son souffle, sa masse, son effondrement final – mais l’animal ne sera jamais autre chose qu’un instrument, une fonction sacrificielle au service de la grandeur humaine. Le cinéaste ne dénonce ni ne célèbre : il reporte les rouages d’un spectacle qui a besoin de la mort pour fabriquer ses héros.
6. Un simple accident, de Jafar Panahi

Un bruit de prothèse qui grince sur le sol d’un garage, et voilà Vahid, ancien prisonnier politique, persuadé d’avoir reconnu son tortionnaire. L’homme venu faire réparer sa voiture nie tout en bloc. Mais ce grincement, Vahid l’a entendu des mois durant dans les geôles du régime, les yeux bandés, le corps supplicié. Jafar Panahi fait de ce doute le moteur d’un huis clos itinérant : un van dans lequel s’entassent d’anciens détenus, un suspect ligoté à l’arrière, et cette question lancinante – est-ce bien lui ? Tourné clandestinement, comme tout ce que met en boîte le cinéaste iranien depuis son interdiction d’exercer, Un simple accident porte dans sa forme les stigmates de sa fabrication : cadres serrés, lumière crue, promiscuité des corps dans l’habitacle. Mais l’intérêt du film réside moins dans ce dispositif que dans la manière dont Panahi le retourne contre ses propres personnages. Car ce véhicule, censé conduire le bourreau présumé vers une justice expéditive, se mue peu à peu en tribunal moral où les victimes se découvrent bourreaux potentiels. Le réalisateur ne tranche jamais : il observe, avec une ironie grinçante qui doit autant à Beckett qu’au thriller paranoïaque, comment la rage légitime des opprimés menace à tout moment de reproduire ce qu’elle prétend combattre.
5. The Brutalist, de Brady Corbet

Trois longs-métrages (derrière la caméra, c’est à préciser) suffisent pour le dire. Si l’ex-acteur Brady Corbet se trouve fasciné par l’idée de grandeur, c’est autant pour ce qu’elle induit de sommets que d’abîmes, le cinéaste soulignant de sa caméra un rapport logique : pour chaque monticule dressé, autant de matière doit être creusée. The Brutalist et ses trois heures et demie de pellicule s’alignent à ce calcul et l’envisagent à trois échelles. La première touche au concret : au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le monde attend d’être reconstruit après que l’humanité ait percé l’une des plus grandes fosses de son histoire. La deuxième, plus abstraite, appartient à l’artiste, ici un architecte hongrois rescapé des camps de concentration, dont la recherche compulsive de l’idéal ne fait qu’accroître l’effondrement psychologique. Dans son cas, le trou se forme à l’intérieur. La troisième concerne la structure même de l’histoire, fresque gargantuesque bâtie sur le modèle traditionnel de l’ascension et de la chute. Que Corbet privilégie l’une à l’autre en fonction des séquences n’a que peu d’effet sur l’envergure de l’ensemble : The Brutalist se déploie avec une ampleur égale à celle de l’environnement que l’homme cherche à réinventer, sa mise en scène aussi imposante que (la construction de) l’édifice autour duquel tourne le script.
4. Une bataille après l’autre, de Paul Thomas Anderson

Car la robustesse de leur caméra ne se vérifie jamais assez, Hollywood aime tendre des pièges à ses auteurs, fussent-ils déjà canonisés par la critique et par l’histoire. Des pièges qui, parfois, se financent pour un paquet de billets verts et portent le nom de « blockbuster ». Certains s’y perdent, d’autres y trouvent de quoi raviver leur feu – ou en attiser un nouveau. Paul Thomas Anderson appartient plutôt à la seconde catégorie. Après avoir largement donné dans la chronique historique et tourmentée, il livre avec Une bataille après l’autre son film le plus vaste, bourré de stars, pourvu d’un budget colossal et d’un format propice à capturer le sensationnel. Et à première vue, l’entreprise pourrait surprendre pour ce qu’elle suppose de renoncement éthique, l’enfant terrible du San Fernando Valley héritant d’un appareil de production digne des empires hollywoodiens qu’il a si souvent contournés. Mais sous la carapace du blockbuster se dessine une autre histoire, familière : celle d’un romancier insaisissable, Thomas Pynchon, dont Anderson avait déjà foulé les dédales avec Inherent Vice. Ici encore, il est question de communautés défaites, d’idéaux malmenés, d’un territoire californien devenu champ de batailles réelles et symboliques.
3. Black Dog, de Guan Hu

Black Dog démarre par un capotage. Un bus renversé par une meute de chiens dans le désert de Gobi, des bêtes qui déferlent des collines comme un torrent incontrôlable. Cette ouverture spectaculaire dit tout du projet de Guan Hu : capter le moment précis du basculement, celui qui voit la Chine de 2008 se propulser vers les Jeux olympiques de Pékin en abandonnant derrière elle des villes et des populations entières. Le cinéaste capture cette violence par ce qui déborde du cadre officiel, par ce qui échappe au récit national triomphant. Des chiens errants qui envahissent les rues désertées, donc, et portent une métaphore politique limpide sur ces opprimés jetés sur le bas-côté par la modernisation. Guan Hu emprunte à Jia Zhangke – qui apparaît d’ailleurs dans un second rôle – cette façon de conjuguer le minuscule et le tellurique, de faire dialoguer les trajectoires individuelles avec le mouvement colossal d’un pays qui se réinvente à marche forcée. Le protagoniste, Lang, cascadeur de moto, sort de dix ans de prison pour homicide et retrouve une ville fantôme vidée par l’exode rural, transformée en zone de non-droit que les autorités s’acharnent à nettoyer avant la grand-messe olympique. La municipalité organise des battues, parque les bêtes dans des chenils, monétise leur capture. Cette traque généralisée révèle la logique mercantile qui gangrène tout : les chiens domestiques eux-mêmes doivent être déclarés, taxés, sous peine de confiscation.
2. Train Dreams, de Clint Bentley

Est-ce la fin du monde ? Juste un arbre qui tombe. La caméra, arrimée au tronc, bascule avec lui dans une chute dramatique, et c’est le ciel, la forêt entière qui semblent se renverser. Ce plan liminaire énonce ce dont il sera question dans Train Dreams : raconter une vie et un pays qui, eux aussi, vacillent sous la poussée du siècle. Clint Bentley, un seul long-métrage à son actif, adapte la nouvelle éponyme de Denis Johnson et retrace cinquante années de la vie (fictive) de Robert Grainier, bûcheron orphelin trimballant sa solitude de chantier en chantier, abattant des séquoias et construisant des ponts ferroviaires au fin fond de l’Idaho et de Washington. L’époque court de 1917 à 1968, décennies durant lesquelles l’Amérique se métamorphose à un rythme dément : les grands massifs forestiers cèdent face aux locomotives, qui elles-mêmes finissent éclipsées par les autoroutes et leurs flots de voitures chromées, pendant que les tronçonneuses rendent caduques les vieilles scies manuelles. Robert, lui, plante ses racines au bord d’une rivière, bâtit sa cabane de ses mains, contemple l’ère moderne advenir sans jamais quitter son lopin. Le montage procède par enjambées temporelles, piochant les moments cruciaux qui forment le puzzle d’une vie, à la façon d’un album de famille laissant défiler ses pages poussiéreuses.
1. Valeur sentimentale, Joachim Trier

La grande maison au cœur du dernier film de Joachim Trier parle, mais par procuration. L’une de ses jeunes occupantes lui prête sa voix dans le cadre d’un devoir scolaire, accordant à son foyer des émotions, des souvenirs, une mémoire des générations qui s’y sont succédé. Ce texte lu en préambule coule les bases du drame : un édifice qui a tout vu, tout entendu, des moments de grâce aux disputes parentales, et qui garde la trace de cette accumulation sous forme d’une fissure colossale creusant ses fondations. Trier sait pertinemment que la métaphore est éculée – la maison fissurée pour dire la famille déchirée – mais il s’en empare sans feinte. Le bâtiment devient le lieu unique où va se jouer le retour du père, Gustav, réalisateur de renom qui revient après la mort de sa femme pour proposer à ses deux filles maintenant adultes, Nora et Agnes, de tourner un film dans cette demeure qu’il a fuie des années auparavant. À compter de là, Valeur Sentimentale alterne trois registres d’images : les passages en voix-off qui donnent au récit familial une tonalité de conte, les scènes du présent captées dans un réalisme brut, et les extraits des anciens travaux du paternel, séquences d’archives au grain vieilli qui témoignent de son talent de metteur en scène. Des strates qui se superposent et se répondent, séparées par des fondus au noir qui découpent l’œuvre en chapitres et offrent à cette dernière l’amplitude d’un récit romanesque.
