The Brutalist, froid comme le béton [Critique]

Fresque historique, imposante et dénonciatrice, The Brutalist est à peu près aussi radical que les travaux de son protagoniste, architecte de génie rescapé des camps de concentration.
Fuyant l’Europe d’après-guerre, l’architecte visionnaire László Tóth arrive en Amérique pour y reconstruire sa vie, sa carrière et le couple qu’il formait avec sa femme Erzsébet, que les fluctuations de frontières et de régimes de l’Europe en guerre ont gravement mis à mal.
Trois longs-métrages (derrière la caméra, c’est à préciser) suffisent pour le dire. Si l’ex-acteur Brady Corbet se trouve fasciné par l’idée de grandeur, c’est autant pour ce qu’elle induit de sommets que d’abîmes, le cinéaste soulignant de sa caméra un rapport logique : pour chaque monticule dressé, autant de matière doit être creusée. The Brutalist et ses trois heures et demie de pellicule s’alignent à ce calcul et l’envisagent à trois échelles. La première touche au concret : au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le monde attend d’être reconstruit après que l’humanité ait percé l’une des plus grandes fosses de son histoire. La deuxième, plus abstraite, appartient à l’artiste, ici un architecte hongrois rescapé des camps de concentration, dont la recherche compulsive de l’idéal ne fait qu’accroître l’effondrement psychologique. Dans son cas, le trou se forme à l’intérieur. La troisième concerne la structure même de l’histoire, fresque gargantuesque bâtie sur le modèle traditionnel de l’ascension et de la chute. Que Corbet privilégie l’une à l’autre en fonction des séquences n’a que peu d’effet sur l’envergure de l’ensemble : The Brutalist se déploie avec une ampleur égale à celle de l’environnement que l’homme cherche à réinventer, sa mise en scène aussi imposante que (la construction de) l’édifice autour duquel tourne le script, commandé par un magnat local. D’une esthétique glaciale, parfois plombante, souvent majestueuse, le long-métrage lâche les chevaux immédiatement avec un plan-séquence appelant simultanément à la naissance et à la mort : une silhouette s’extirpe d’un dédale de bruits métalliques, de corps fuyants et de cris assourdissants, que le spectateur ne peut identifier avant que la lumière du ciel ne l’en libère.
Ce flou inaugural file paradoxalement une indication nette sur le récit. Il est la première parabole d’une trajectoire marquée par l’exil et la déshumanisation. Au bout de cette ruée vers l’extérieur, une autre image, cette fois-ci éclatante au premier coup d’œil : la Statue de la Liberté, tête en bas, qui n’inspire donc plus à s’étendre par le haut. Les promesses de ce nouveau territoire, paradis de « tous les possibles », se dérobent avant même qu’on y ait posé l’ancre. Segmenté en deux chapitres – et fermé par un prologue un brin trop explicite –, The Brutalist se montre naturellement plus ensoleillé et ample sur le premier. László Tóth, l’architecte immigré, interprété par un Adrien Brody renversant de fragilité, se fait rapidement reconnaître de la bourgeoisie américaine pour son génie, le faisant accéder aux événements mondains, organisés par les décisionnaires du coin, à portée des des moyens phénoménaux nécessaires à l’exercice de son art. En amont, Corbet s’attarde en scènes anodines à capturer l’autre vérité de cette installation aux États-Unis, les remarques racistes, les petits boulots, le brouillard administratif et la drogue. Le rêve national, encore crédible à ce stade, demeure gris. Passé l’entracte, il n’y a plus de quoi fantasmer : la deuxième partie se charge de démonter tout ce que la première amoncelait en ramenant le drame européen au centre de l’équation (littéralement, via l’arrivée de la famille Tóth sur le continent). Les abominables rouages de la machine américaine sont là révélés au grand jour. Cette dernière s’alimente en avalant ceux qui l’approchent, en les dépouillant de ce qui peut faire tourner son effroyable moteur capitaliste. Aussi radical et écrasant, The Brutalist aurait pu finalement sortir de la tête de son protagoniste.
