28 ans plus tard : Le Temple des Morts, foi de morts [Critique]

Le Temple des Morts rompt certes avec les grandes traditions de la saga, mais justifie son acte par le développement d’une mythologie foisonnante et inquiétante.
Le docteur Ian Kelson noue une relation aussi troublante qu’inattendue dont les répercussions sont susceptibles de bouleverser notre monde tel que nous le connaissons. Pendant ce temps, le jeune Spike a rejoint Jimmy Crystal et sa mystérieuse secte.
Vingt-huit jours, vingt-huit semaines, vingt-huit ans : plus que la nature de la catastrophe qui s’abattait sur le monde humain – une épidémie changeant le vivant en mort-vivant –, c’est la capacité de résistance de celui-ci qui stimulait la plume du scénariste (quasi-unique) de la saga, Alex Garland, lequel mesurait son sujet à coups d’ellipses exponentielles, d’épisode en épisode. Le Temple des Morts, quatrième chapitre de la série mais deuxième d’une trilogie entamée avec le précédent, ne pouvait davantage rompre avec cette dynamique fondatrice à laquelle les titres faisaient référence. Quelques heures seulement séparent ce volet des événements de 28 ans plus tard, instaurant une continuité inédite, suffocante, qui plonge le spectateur dans la chair encore tiède du chaos. Plus de saut temporel pour constater les dégâts : le film embraie sur un gamin (le jeune héros de la trilogie) livré à une secte de satanistes en survêtements et un médecin solitaire qui valse avec un colosse infecté dans son mausolée. Il ne s’agit là que d’un des écarts que s’autorise cette suite. En passant des mains de Danny Boyle à celles de Nia DaCosta, le film voit également sa valeur expérimentale nettement réduite. Aux images convulsives captées à l’iPhone, aux montages syncopés et aux cadrages déréglés du premier opus, la réalisatrice du moyen The Marvels substitue une grammaire plus classique, mais jamais neutre. Sa réalisation se divise en plans contemplatifs, souvent fixes, qui laissent le malaise s’épaissir dans la durée, et en embardées brusques lorsque la violence éclate, saisie avec une dureté qui souligne la désensibilisation des survivants à l’horreur. Ce va-et-vient obsédant de l’accalmie à l’explosion réfracte un tiraillement thématique central au script de Garland. Deux visions du chaos s’y télescopent : le fanatisme religieux d’une jeunesse traumatisée qui massacre au nom du Diable et l’obstination rationaliste d’un athée convaincu que la science peut encore ramener les morts à la lumière. Deux folies, deux charités antagonistes, que le long-métrage laisse s’entrechoquer sans arbitrer.
Mais Le Temple des Morts n’est pas que trahison, même si cette dernière produit un renouvellement bénéfique : le film perpétue un traitement propre à la saga depuis ses origines en établissant les infectés comme menace secondaire, subordonnée à la véritable horreur – les hommes eux-mêmes. Les zombies occupent ici à peine le cadre. Ce sont les « Jimmys », horde de voyous échappée d’un cauchemar à mi-chemin de Mad Max et Orange Mécanique, qui monopolisent l’effroi. DaCosta et Garland poussent même la logique un cran au-delà : le revenant dit « alpha » dont le médecin prend soin ne se borne plus à incarner une menace et s’offre comme objet de curiosité, d’empathie – et peut-être de rédemption. Leurs scènes communes, baignées d’opiacés et de musique pop, distillent une tendresse incongrue, un calme halluciné qui tranche avec la sauvagerie environnante. De cette relation improbable, étonnamment drôle par instant, émerge la théorie secrète du film, qui avance qu’un monstre peut recouvrer son humanité, psychique et symbolique. Le personnage de Ralph Fiennes (sans conteste l’un des plus enthousiasmants de la franchise) endosse alors une fonction qui transcende celle du savant excentrique – fonction que 28 ans plus tard avait déjà abîmé. Avec son ossuaire monumental, ses expériences chimiques et son sens certain du spectacle, le docteur tient lieu d’alter ego au metteur en scène : un bricoleur de visions, persuadé du pouvoir de la représentation. Une croyance qui trouve son acmé dans un climax fiévreux, apothéose de mise en scène où le pouvoir de l’image se confond avec celui du sacré. Fiennes, cabotinant avec une jubilation communicative sans toutefois égaler Jack O’Connell dans cet exercice, élève cette bouffonnerie au rang de moment d’anthologie, à la fois grotesque et étrangement poignant. Et de cette noirceur généralisée, Le Temple des Morts extrait in extremis une lueur d’humanisme : un élan final, discret mais ferme, qui refuse de céder au nihilisme ambiant et laisse entrevoir, pour le chapitre conclusif, la possibilité d’une reconstruction.
