Supergirl, cuite cosmique [Critique]

Loin d’être déplaisant, Supergirl tient pour kryptonite sa parenté forcée avec le cinéma de James Gunn, Craig Gillespie déclinant bêtement ses gimmicks les plus tape-à-l’œil.
Lorsqu’un adversaire aussi impitoyable qu’inattendu menace son monde, Kara Zor-El, alias Supergirl, fait équipe à contrecœur avec un improbable compagnon et s’engage dans un périple intergalactique en quête de vengeance et de justice.
La reprise (et redémarrage) de l’univers cinématographique DC par James Gunn fut l’occasion de tout un florilège de promesses, claironnées par l’intéressé lui-même, dont celle d’une liberté réelle rendue aux metteurs en scène appelés à y contribuer, libres d’investir le genre qui leur chante et d’y faire valoir leur griffe. Argument de valeur quand le studio d’en face – chez qui Gunn a fait ses gammes de faiseur de blockbusters, rappelons-le – se traîne la réputation d’essorer ses artisans au nom d’une cohérence artistique dont il est bien le seul à percevoir l’utilité. Aussi est-il difficile de tenir Supergirl pour autre chose qu’une trahison en règle de cet engagement, et la répétition d’un vieux pli : de la même manière que Patty Jenkins abandonnait Wonder Woman aux tics esthétiques de Zack Snyder, ralentis à n’en plus finir et autres afféteries du même ordre, Craig Gillespie consent au même renoncement et s’en remet entièrement aux recettes de son patron. L’emprunt n’en est que plus cocasse que le réalisateur de Cruella passe outre le Superman tout récent, étalon pourtant naturel et disponible, pour se régler sur le space opera en trois volumes que Gunn a orchestré pour la concurrence. Adapté de Woman of Tomorrow, roman graphique qui voyait la cousine de Kal-El noyer ses traumatismes dans le cynisme et l’alcool, le film en reprend les principaux jalons : la virée spatiale de bouge en bouge, la faune extraterrestre tout en groins et tentacules, les troquets crasseux perdus au fin fond du cosmos et, comme de juste, l’héroïne poivrote qui cuve sa biture sous les soleils rouges. Beaucoup des Gardiens de la Galaxie, en somme, jusqu’au baladeur glissé dans la poche du trench-coat arboré par Kara Zor-El (de son nom kryptonien complet), posant cette dernière en héritière spirituelle de Star-Lord et instaurant un certain commerce avec la musique, dont le long-métrage fait son carburant autant que sa béquille.
Probablement par crainte d’ennuyer son public, sûrement par excès de zèle, Gillespie fait la guerre au silence. À chaque scène, son morceau pop, son petit refrain entêtant, ce qui n’est pas sans signaler sa lecture bien réductrice de la partition qu’il s’obstine à rejouer. Des opus arrangés par Gunn, inégaux mais généreux, son collègue semble n’avoir retenu que l’extrême surface, la pellicule de vacarme qui recouvre leur cœur tendre, et n’ambitionne dès lors qu’un brouhaha d’une totale impuissance dramatique. La réalisation s’en fait le plus terrible reflet : le film est truffé de plans-séquences dans lesquels la caméra s’enroule nerveusement autour des protagonistes, plonge et remonte, prend part aux combats ou, à l’inverse, en est détournée, fixée sur un second rôle spectateur tandis que le chaos gronde à l’arrière-plan. Tout un vocabulaire d’effets mobilisé pour lui-même, qui ne produit donc rien si ce n’est une parade de science-fiction bruyante et creuse, du grand spectacle galactique sans un gramme de matière. Ou peut-être un seul, que le long-métrage doit entièrement à sa tête d’affiche. Après House of the Dragon, Milly Alcock crache toujours le même feu, dragon ou pas, et prête à sa version de Supergirl une âpreté que rehausse, par contraste, la candeur de son cousin – ici à nouveau raillé pour son optimisme inébranlable. D’un naturel presque suspect quand il lui faut jouer les pochtronnes de l’espace, l’actrice australienne est néanmoins plus convaincante quand le scénario lui demande de cesser son numéro de jeune insolente pour faire entendre son chagrin de survivante, elle qui a vu s’effondrer sa civilisation en temps réel. Ladite extinction, exposée au long d’un flashback curieusement intégré à la narration, fournit à Supergirl son segment le plus émouvant : les fonds verts n’y sont pas moins affreux qu’ailleurs, mais le doux parfum de fin du monde qui y règne console un instant du reste.
