Neon Genesis Evangelion : mécanique de la souffrance [DOSSIER]

Des adolescents qui grimpent à l’intérieur de gros robots, certes, mais surtout un chef d’œuvre métaphysique qui s’attaque au sujet épineux de la dépression : Neon Genesis Evangelion, une série unique en son genre.
Un ange passe. Dans le contexte de Neon Genesis Evangelion, la locution augure une catastrophe : ceux qu’on nomme « anges » sont des chimères énigmatiques, débarquées d’on ne sait où, qui s’en prennent régulièrement aux restes de l’humanité. Retranchée dans des cités fortifiées après qu’un cataclysme ait failli l’anéantir quinze ans plus tôt, cette dernière tient pour moyen de défense principal de gigantesques robots pilotés par des adolescents, les Evas, lesquels sont envoyés au front front sous le contrôle d’une organisation internationale. À première vue, rien de bien neuf dans le genre mecha : la série d’animation de Hideaki Anno réplique les caractéristiques les plus lisibles des Goldorak et autres Gundam en faisant s’affronter de grosses créatures de fer entre elles, le tout de manière cyclique – un ennemi apparaît, les gosses se réunissent pour le vaincre, victoire, fin. Seulement, à mesure que ces jeunes gens se synchronisent avec leur machine et en apprennent davantage sur le conflit, quelque chose déraille. La série s’émancipe de ses prédécesseurs en reniant l’humour et l’action pour se focaliser sur les batailles les plus destructrices : celles qui, invisibles, rongent les individus de l’intérieur. Bienvenue en dépression.
Au bout de la psyché

Des héros, Evangelion en compte bien quelques-uns. Ceux qui acceptent franchement de l’être se font plus rares et, généralement, ne peuvent guère assumer ce statut sur la durée. La série ne leur refuse certes aucun moment de bravoure – elle regorge de séquences d’action spectaculaires, et ce jusqu’au grand final –, mais cette dernière veille à ne jamais taire le contexte dans lequel se manifeste le courage de ses personnages, ni les (vilaines) motivations qui les poussent à enfiler leur combinaison de sauveur de l’humanité. Car au-delà de l’historique apocalyptique qui justifie leur mission, c’est leur passé individuel qui les harcèle sans relâche, avec tout ce qu’il charrie de traumas enfouis et de renoncements silencieux. Anno retourne les codes du nekketsu, genre qui érige la volonté, la solidarité et le dépassement de soi en valeurs cardinales, pour en révéler l’envers : une souffrance qui ne débouche sur aucune transcendance, une solitude qui gangrène les liens affectifs, une quête d’identité condamnée à l’impasse. L’action elle-même semble lestée d’un doute permanent, ralentie par le poids des psychés fracturées. Revêtir l’uniforme du héros revient moins à embrasser un destin glorieux qu’à obéir, par résignation ou par peur, aux commandements d’un monde en ruine.
Shinji Ikari en constitue l’exemple le plus douloureux. Convoqué par un père qu’il connaît à peine pour piloter un robot de combat géant, l’adolescent obéit sans conviction, propulsé malgré lui dans un rôle de sauveur qui l’écrase. La peur de s’attacher aux autres le paralyse, le besoin désespéré d’être aimé le dévore, l’incapacité à prendre la moindre décision le maintient en état de flottement perpétuel. Shinji ne ressemble en rien au héros classique de shōnen, bien qu’il en porte le costume. Et la série se garde bien de le faire évoluer : au fil des épisodes, ses fêlures se creusent, ses défenses s’effritent, sa fragilité psychologique envahit le récit tout entier. Les combats contre les Anges passent progressivement au second plan, éclipsés par une plongée de plus en plus profonde dans l’esprit du protagoniste. Anno accompagne cette bascule par un dérèglement de la mise en scène : la réalité se morcelle, les images se répètent, les voix se superposent. De chronique militaire, Evangelion glisse irrémédiablement vers l’autopsie mentale. The End of Evangelion, long-métrage complémentaire, prend la même orientation : le le dehors et le dedans s’effondrent de concert, et au milieu des décombres, une seule question demeure – qu’est-ce qui pousse encore à exister ?
Derrière l’armure, la faille

Les Evas portent en elles un mystère que leur fonctionnement ne dissipe jamais entièrement : si leurs silhouettes longilignes rappellent le robot de combat typiquement japonais, façon Gundam, chacun de leurs mouvements trahit une organicité sous-jacente – un hurlement guttural, un œil injecté, une torsion animale. Sous le blindage, une matière sensible cherche à percer, prête à rompre les attaches. Ces entités humanoïdes réagissent, s’emportent, comme si un noyau archaïque persistait sous les couches technologiques. Leur conception même rejette la séparation nette entre l’inerte et le vivant, entre l’objet conçu pour servir et la créature habitée par un instinct. Un trouble qui excède la seule question formelle : la représentation faite de ces androïdes géants au cours de la série est l’une de ses marques d’émancipation les plus fortes vis-à-vis du genre, le mecha travaillant communément à l’expression d’un pouvoir techn(olog)ique exercé par l’homme, sur la machine. Evangelion altère ces fondations en imaginant cette dernière comme une énigme qui absorbe son hôte. À ce titre, la synchronisation ne se résout en aucun protocole. Elle impose une ouverture mentale, et l’habitacle se fait chambre d’écho : le cockpit s’imprègne des pulsions, répercute les résistances, amplifie les lignes de faille du pilote.
De facto, les séquences de castagne s’apparentent à une suite de disjonctions visuelles et sonores, la série refusant l’expérience galvanisante de l’accomplissement chez les héros : ce que capture-là Evangelion se rapporte à un dérèglement généralisé de la forme, un régime d’instabilité où la mise en scène s’emploie à donner corps à la perte d’équilibre. Servir un suspens lié à la victoire ou la défaite n’intéresse pas vraiment Hideaki Anno – à moins que celui-ci ne concerne l’intégrité mentale de ses personnages –, l’auteur exprimant une vision ô combien déstabilisante de la guerre, dessinée comme un instant de surcharge où les corps, désarrimés, assimilent une force étrangère sans pouvoir la contenir. L’Eva fait ainsi office de caisse de résonance, une entité nerveuse qui capte l’intensité, l’exacerbe, puis la relâche brutalement. Anno reporte le conflit armé à hauteur d’affect, en ancrant chaque soubresaut dans une subjectivité troublée, traversée par la panique ou l’abattement, comme si la réalisation n’avait plus pour fonction de figurer la bataille, mais d’en restituer la charge émotionnelle. Un parti pris à l’encontre du genre, là encore : les plans semblent fatigués, plombés par ce qu’ils viennent de rendre. La guerre elle-même déborde l’espace-temps du récit.
Sous le regard des anges

Une pluie de croix blanches dans le ciel. Un mot biblique inscrit sur un terminal. Une chimère nommée Adam enfermée dans les entrailles de la Terre. Neon Genesis Evangelion élabore une mythologie composite, traversée de références sacrées et de symboles kabbalistiques. Le texte religieux y fonctionne comme une matrice qui innerve la narration. Mais plutôt que d’ancrer l’histoire dans une tradition donnée, ces signes installent un climat d’incertitude : les fondements du monde se font poreux, le sens se diffracte. L’iconographie religieuse n’impose par ailleurs aucun dogme, elle opère comme un brouillage en introduisant l’idée d’un ordre supérieur, tout en laissant planer le doute sur sa cohérence. L’ennemi, à son tour, se voit modelé par cette ambiguïté. Les Anges ne renvoient pas à un mal identifiable, ni à une justice divine : ils incarnent une altérité absolue, déroutante, qui transforme chaque irruption en épreuve sensorielle autant que métaphysique. Opposées aux Evas, ces chimères ont un effet révélateur sur le monde qu’elles envahissent, un monde à la recherche de ses origines et surtout de sens. C’est dans cet écart que s’ouvre Evangelion : un espace de tensions, dans lequel la narration bascule dans l’inconnaissable, où la science se heurte au sacré, et où l’humanité doit affronter ce qui excède sa propre pensée rationnelle.
Les conflits mystiques sont pour Anno un autre moyen de triturer sa galerie de personnages. La mythologie qu’ils habitent ne leur offre ni point d’ancrage ni téléologie claire, mais les expose à une série de vertiges, entre liberté et déterminisme, entre dissolution et individuation. Le Projet de Complémentarité de l’Homme – au cœur des derniers épisodes et du film The End of Evangelion – cristallise cette ligne de fracture. Un programme qui mêle science, religiosité et pulsions intimes, destiné à faire fusionner les consciences pour abolir les frontières, effacer la souffrance, neutraliser la solitude. Une entreprise d’unification qui suppose, en contrepartie, l’abandon du moi, la fin de toute altérité, et donc, de toute relation. Dans cette perspective, Evangelion prend la forme d’un laboratoire mental qui met à l’épreuve le désir humain d’un univers apaisé, sans manque, sans conflit, pour en révéler les impasses. Lorsque Shinji refuse finalement de s’y soumettre, il opte pour l’inconfort d’une existence séparée, rugueuse, traversée par la peur, le désir et la difficulté de coexister sans fusion. Ce geste ultime, simple et opaque à la fois, fait de la série un récit de résistance autant qu’un refus de consolation. Aucun salut ne vient refermer la boucle, mais une échappée, fragile, où le sens demeure à construire.
Machine thérapeutique

Son étude au microscope des personnages, son mythos complexe et multi-culturel, sa tendance à contredire les préceptes, son versant expérimental… Evangelion est de ces œuvres que l’on qualifie d’ambitieuse, voire d’avant-gardiste, sans trop se gratter le menton. Hideaki Anno, prodige de l’animation repéré par Hayao Miyazaki lui-même, traverse pourtant une crise silencieuse lorsqu’il imagine les bases de son œuvre, à l’aube des années 1990. « Je suis un homme brisé. Je n’ai rien fait durant quatre ans. J’ai seulement survécu. » Ces mots, rédigés en amont de la production, fondent l’élan à l’origine du glissement progressif de la série vers le drame psychologique. À rebours des stratégies industrielles et des cahiers des charges, Neon Genesis Evangelion répond à une urgence intime, celle de traduire une expérience intérieure qui n’avait encore trouvé ni langage ni forme. Le basculement intervient à la lecture d’un manuel de psychiatrie destiné à enrichir la psychologie d’un personnage secondaire : Anno y reconnaît son propre état et, à partir de là, convertit son œuvre en exercice thérapeutique en réfléchissant notamment une grammaire visuelle capable d’épouser les mouvements incertains de sa conscience malade. C’est cette tension entre mise à nu et mise en forme qui confère à Evangelion sa puissance singulière : celle d’une fable qui, sous ses dehors apocalyptiques, épouse le mouvement patient d’un retour à la parole.
Ce travail de recomposition intérieure engage un rapport singulier entre l’auteur et son spectateur : en se désarticulant, Neon Genesis Evangelion s’ouvre à une multitude de regards, d’identifications, de projections. Le trouble d’un homme irrigue alors celui d’une génération, réunie non autour d’un récit, mais au creux d’une faille partagée. La série organise la possibilité d’une expérience commune – dans l’accueil de l’incertitude, dans la reconnaissance d’un désordre, plutôt que dans l’adhésion à un message ou à une vérité. La rupture finale, à la fois sensorielle, philosophique et narrative, agit comme une convocation directe du public, placé face à lui-même, confronté à ses peurs, à ses manques, sommé d’habiter sa propre solitude. Ce qui pourrait passer pour une énigme volontaire, un sabordage ou une forme de misanthropie autoritaire relève en réalité d’un autre régime de création : celui d’un miroir éclaté, tendu vers l’autre, moins pour offrir une réponse que pour désigner un frisson, et faire naître la possibilité d’y tenir. Et dans son refus de livrer un mode d’emploi, dans sa manière d’échapper à l’interprétation fixe, Neon Genesis Evangelion continue d’exister pour celles et ceux qu’il traverse – et qui, parfois, y trouvent une forme de jargon, ou tout au moins un lieu où les blessures peuvent cesser d’être muettes.
