Black Dog, chienne de vie [Critique]

Guan Hu signe avec Black Dog une fable sèche et poignante sur les laissés-pour-compte du progrès. Un western de poussière, où l’homme et la bête partagent le même bannissement.
Lang revient dans sa ville natale aux portes du désert de Gobi. Alors qu’il travaille pour la patrouille locale chargée de débarrasser la ville des chiens errants, il se lie d’amitié avec l’un d’entre eux.
Un bus renversé par une meute de chiens dans le désert de Gobi. Le capotage spectaculaire sur lequel débute Black Dog dit l’essentiel du projet de Guan Hu, qui ambitionne avec ce huitième long-métrage de capturer le moment précis du basculement : celui qui voit son pays se propulser vers les Jeux olympiques de Pékin en abandonnant derrière lui des villes et populations entières. L’enjeu est également de retracer cette période de transition féroce par ce que le récit national ignore délibérément. Ici, la traque de chiens errants dans les rues de cités désertées suite à l’exode rurale, lesquels portent une métaphore politique limpide à propos de ces opprimés jetés sur le bas-côtés de la modernisation. Le cinéaste emprunte à Jia Zhangke – par ailleurs au casting – sa manière caractéristique de faire dialoguer les trajectoires individuelles avec le mouvement colossal d’un pays qui se réinvente à marche forcée. La brutalité de la chose est notamment éprouvée à l’écran par Lang, le protagoniste, qui retrouve les coins de sa jeunesse transformés après dix ans passés en prison et ne peut que constater les conséquences de la politique chinoise, dont la violence et la logique mercantile finissent de contaminer la population. Pour preuve, l’organisation de battues rémunérées par la municipalité visant à parquer les bêtes dans des chenils, jeu auquel se prête Lang pour survivre, à la fois financièrement mais aussi en tant qu’individu. Rejeté par ses voisins qui lui reprochent son passé, le jeune homme s’adapte aux activités locales par envie de se fondre dans le décor, cette bonne vieille Chine, avant de croiser la route du lévrier qui donne son titre au film. Face à cette bête noire et squelettique, accusée de rage et traquée par tous, Lang se reconnaît davantage qu’il ne voit un rival et décide de protéger l’animal au lieu de le livrer.
Guan Hu tranche net les ficelles du mélodrame canin comme Hollywood le vend régulièrement : en lieu et place du récit configuré pour marteler les glandes lacrymales de son public, Black Dog se fait celui d’un apprivoisement mutuel qui se joue dans le plus grand des silences, avec pudeur. Une retenue corrélée au décor minimaliste dans lequel prend place cette chronique, mais qui découle principalement du jeu d’Eddie Peng, dont le personnage a perdu jusqu’au goût de la parole suite à son séjour derrière les barreaux. L’acteur révèle donc ce qu’il faut savoir de son rôle et de son appréciation de l’animal par un jeu réduit aux gestes – ce qui n’est pas sans participer à une certaine mise au niveau entre l’humain et l’animal, les deux marginaux communiquant là avec les mêmes outils. La manière dont Lang soude un side-car pour son nouveau compagnon, dont il surveille ce dernier durant une quarantaine improvisée ou encore dont il accepte les morsures comme la preuve d’une méfiance légitime en dit suffisamment sur l’évolution de leur amitié, que le réalisateur illustre avec la même rigueur formelle qui caractérise l’ensemble du film. Celui-ci entretient notamment un rapport particulier au plan serré, qu’il se refuse d’employer avant une scène finale décisive, préférant des cadres larges qui situent ses protagonistes dans l’immensité du désert et leur rappellent, à eux comme au spectateur, l’insignifiance de leurs destins dans le mouvement d’une nation qui les a congédiés. La froideur des thèmes n’empêche pas quelques sorties plus légères, voire comiques : puisque les parties de chasse menées par la brigade anti-chiens n’ont rien de noble, Guan Hu les tourne au ridicule dans des séquences de ballet absurde qui rappellent les pitreries de Buster Keaton. Black Dog déjoue par là un pessimisme total et esquive de n’être qu’une complainte : souffler est encore permis, même en ces lieux désolés.
