Stranger Things (Saison 5), la fin sans fin [Critique]

La cinquième saison de Stranger Things tente un recentrage salutaire, mais ses rares fulgurances ne font que révéler l’épuisement d’une machine devenue franchise.
Automne 1987, la ville de Hawkins est marquée par l’ouverture des « failles ». Mike et sa bande sont unis par un seul objectif : retrouver et tuer Vecna. Pour compliquer leur mission, le gouvernement a placé la ville en quarantaine militaire
Une décennie de catastrophes surnaturelles soigneusement balayées sous le tapis, de monstres annihilés puis ressuscités par commodité scénaristique, de traumatismes collectifs aussitôt oubliés que subis : Stranger Things n’aura cessé de signaler son refus d’en finir. Et cette cinquième saison, la dernière selon toute vraisemblance, hésite encore entre le point final et les points de suspension. La série des frères Duffer, indissociable de l’avènement du streaming et véritable miracle de contrebande – pour avoir fait passer Spielberg et King en douce sous les radars d’une génération biberonnée aux algorithmes –, avait depuis longtemps changé de nature : une franchise, un distributeur de contenu saisonnier, un parc d’attractions dont les manèges tournaient à vide depuis que les enfants de la petite ville de Hawkins avaient cessé d’en être. Les showrunners semblaient avoir épuisé leur réservoir d’idées quelque part entre la sobriété relative de la première saison et le centre commercial hanté de la troisième. La quatrième, avec son éclatement géographique absurde – Russie, Californie, Indiana, comme si dispatcher les personnages aux quatre vents pouvait masquer l’absence de destination – et ses épisodes obèses, avait achevé de dissiper l’illusion. Cet ultime chapitre, du moins, a le mérite de recentrer le tir. Les deux frangins rassemblent leur troupe, abandonnent la dispersion stérile, compriment leur histoire autour d’une ligne unique : Hawkins assiégée, l’armée aux portes, la paranoïa comme climat permanent. La petite bourgade fantasmée des eighties cède sa place à une zone sinistrée, plus âpre, moins paisible. La série renoue temporairement avec ses fondations les plus solides – l’enfance menacée, l’horreur indicible, le mystère qui précède l’explication – après s’être fourvoyée dans le spectaculaire et purge également son fan service envahissant, ces clins d’œil autrefois charmants et désormais mécaniques, pour embrasser une noirceur plus franche. Un regain d’authenticité qui rappelle ce que le show accomplissait de plus notable à ses débuts. Mais ces fulgurances ne font que souligner en creux l’essoufflement du reste.
Un essoufflement qui ne relève ni du budget ni de la technique – tous deux demeurent extraordinairement conséquents – mais de quelque chose de plus insidieux : une incapacité à faire évoluer ce que la série possède de plus précieux, ses personnages. Tous arpentent cette cinquième saison comme des décalques de leurs versions adolescentes, figés dans les mêmes dynamiques relationnelles, les mêmes tics comportementaux, les mêmes conflits recyclés ad nauseam. Tant d’horreurs traversées, de morts violentes, d’incursions répétées dans un monde parallèle cauchemardesque, et les voilà qui rejouent les mêmes empoignades et réconciliations, les mêmes déclarations maladroites, les mêmes stratégies échafaudées à la va-vite. Le temps a creusé les visages des comédiens, dont plusieurs peinent désormais à incarner des lycéens, mais leurs alter ego fictionnels semblent immunisés contre toute maturation, comme si le traumatisme glissait sur eux sans laisser d’empreinte. Le paradoxe est cruel, et révélateur : une série bâtie sur la nostalgie de l’enfance se révèle incapable de filmer ses protagonistes autrement qu’en éternels adolescents, quand bien même leurs corps et leurs visages hurlent le contraire. L’écriture elle-même tourne en boucle, prisonnière d’une mécanique de « boîte mystère » : les révélations s’enchaînent sans véritable surprise, les groupes se dispersent pour mieux converger, les périls s’accumulent pour se dissoudre dans des facilités scénaristiques qui annihilent tout sentiment de danger réel. Les Duffer excellent toujours à poser les problèmes – une menace ici, un mystère là, un compte à rebours partout – mais leurs résolutions sentent invariablement le bricolage hâtif, le deus ex machina mal dissimulé sous des couches d’émotion synthétique. Pour son grand final, Stranger Things se débat entre séquences d’action aux effets numériques baveux et longueurs dialoguées où les personnages verbalisent ce que la mise en scène devrait suffire à exprimer. La grammaire Netflix, ce réflexe du tout-explicite qui étouffe l’image sous le commentaire, aura fini par dévorer la série de l’intérieur. Triste sort pour les héros de Hawkins : survivre à l’apocalypse, succomber à l’algorithme.
