Rick et Morty (Saison 9), les étoiles du dedans [Critique]

La neuvième saison de Rick et Morty refuse de vivre dans l’ombre de ses classiques et malmène ses enjeux les plus sacrés avec une désinvolture inédite.
Rick Sanchez et son petit-fils Morty repartent sillonner le multivers au gré d’aventures toujours plus délirantes, où les extravagances de la science-fiction masquent de moins en moins les fêlures de leur duo.
Tout est encore possible. C’est ce que Morty à tout prix, coup d’envoi de la neuvième saison de Rick et Morty, hurle à la face de son spectateur avec un degré d’insolence jamais atteint par la série au cours de ses treize ans de diffusion. Pas uniquement parce qu’elle fait une nouvelle fois la preuve d’une inventivité sans borne, toujours à épuiser le moindre concept de science-fiction pour en extraire un gag, une scène, voire un épisode entier. Mais surtout parce qu’elle se paie le luxe de malmener ses enjeux les plus sacrés avec la désinvolture réservée d’ordinaire aux intrigues éphémères, celles qui ne vivent jamais plus de vingt minutes, générique compris. Qu’on ne s’y trompe : l’intérêt des scénaristes pour leur mythos reste intact, la virtuosité de l’épisode comme les nombreuses références qui l’émaillent en témoignent assez, mais leur façon d’ouvrir sur une carte aussi lourde ressemble bien à une déclaration à destination de ceux qui l’enterraient poliment depuis quelques saisons, persuadés qu’elle en était réduite à recycler ses gloires d’antan. Déclaration limpide, Rick et Morty liquidant au premier quart d’heure un face-à-face que les auteurs auraient pu consciencieusement garder pour la fin des fins, jurant solennellement que le show ne rendra jamais les armes. Moins turbulents, les neuf épisodes qui suivent rivalisent de la même inspiration, à ceci près qu’ils reportent le tumulte de l’espace vers le dedans. Les expéditions multidimensionnelles cèdent cette fois un peu plus au domestique, le chaos matériel à celui de l’esprit, la série d’animation faisant peu à peu passer ses cataclysmes cosmiques au second plan au profit d’une plongée toujours plus franche dans le crâne de son duo de héros – un grand-père qui prétend n’avoir besoin de personne et un petit-fils qui n’ose toujours pas le croire.
Là également, le signe d’une belle effronterie, les auteurs assumant revoir le dosage d’une recette par laquelle Rick et Morty s’était distingué du tout-venant de l’animation pour adultes. La neuvième saison s’en autorise sans trembler, penchant la balance du côté du drame quitte à échafauder des mondes entiers pour les laisser croupir en arrière-plan. Car tel est le paradoxe savoureux de cette cuvée, mobiliser l’infini science-fictionnel dans le seul but d’y accrocher deux âmes en peine, et régler à coups de portails interdimensionnels ce qui se joue, au fond, sur un canapé de salon. Pour preuve : par deux fois, la saison offre à l’un de ses héros la vie de rechange dont il rêve tout bas. Rick s’efface la mémoire pour s’inventer une existence de quidam, petits boulots et parties de bowling, le plus grand génie de l’univers troquant sa toute-puissance contre le bonheur tiède de n’être plus personne. Morty, lui, ne fuit aucun don, seulement une ombre, celle du grand-père à côté duquel il n’arrive jamais à exister, et cherche ailleurs un monde où respirer sans tutelle. L’un se fuit soi, l’autre fuit l’autre, mais la pulsion est jumelle. Prendre le large. Fausser compagnie à ce qu’on est ou à ceux qui vous définissent. Le recentrement sur les personnages éponymes est si prononcé que le reste de la tribu Smith en fait les frais, sommé de patienter en coulisses le temps que le duo vide ses abcès. Une décision défendable, un rien frustrante aussi, après des années passés à sortir (non sans brio) chaque membre de cette famille américaine moyenne de son archétype. Ce goût du huis clos gagne enfin jusqu’aux gags : Rick et Morty réduit le nombre de citations à la pop-culture par seconde pour mieux déterrer ses propres anecdotes. Privilège des grands que de pouvoir ne compter que sur soi.
