Chainsaw Man – Le Film : L’arc de Reze, amour à la tronçonneuse [Critique]

Avec son histoire compréhensible pour le néophyte et sa pleine appropriation du format cinématographique, le film Chainsaw Man réussit où les films tirés de séries animées échouent généralement.
Après un rendez-vous avec Makima, la femme de ses rêves, Denji se met à l’abri de la pluie. Il y rencontre Reze, une employée de café, avec laquelle il tombe éperdument amoureux.
« Seul un film sur dix est intéressant. Mais un seul a déjà suffi à changer ma vie. » La confidence que Makima glisse à Denji lors de leur rendez-vous cinéphile vaut programme esthétique : elle énonce, au cœur même du récit, la rareté du miracle auquel Chainsaw Man – Le Film : L’arc de Reze aspire et, contre toute attente, accède. Car le long-métrage de Tatsuya Yoshihara accomplit ce que les films dérivés de séries animées échouent généralement à produire, une œuvre autosuffisante, pensée pour le cinéma et lui seul, et affranchie de tout préambule encyclopédique. Là réside la première (bonne) surprise : quiconque se frotte à cette adaptation partielle du manga de Tatsuki Fujimoto n’est jamais pénalisé par ce qu’il ignore et, mieux encore, découvre une histoire limpide et ramassée qui justifie pleinement le format cinématographique. Une romance d’été, au départ. Denji, l’adolescent dont le cœur a fusionné avec un démon-tronçonneuse, déjà prisonnier d’un amour à sens unique pour sa patronne, s’éprend d’une serveuse plus souriante que la moyenne. Fort de son autonomie, le long-métrage se donne le temps de faire exister cette idylle fragile : les rendez-vous au café, les conversations gauches, les tiraillements du jeune homme et la bienveillance de celle qui les provoque composent un premier acte de comédie romantique, inattendu pour un univers habituellement résumé à ses excès. Et puis le naturel revient au galop – à dos de requin géant, pour être tout à fait exact. La seconde moitié du film vire au cauchemar éveillé après un retournement bien senti – c’est la seconde surprise –, une mue spectaculaire dont L’arc de Reze ne revient pas. Yoshihara imprime à cet emballement une rupture esthétique saisissante. La colorimétrie, jusqu’alors tempérée, se fait incandescente ; le trait s’assouplit pour autoriser la déformation expressive des corps ; le cadrage s’émancipe des conventions télévisuelles. L’image respire subitement une liberté nouvelle, comme si le passage au grand écran avait délié les mains des animateurs du studio MAPPA.
Quarante minutes de combat crescendo qui voient autant de références s’entrechoquer : voltige arachnéenne empruntée à Spider-Man, délire mécanique hérité d’Akira, poussées d’absurde digne d’un Sharknado, etc. Les petits génies de chez MAPPA se saisissent de la cinéphilie constitutive de l’œuvre de Fujimoto en rivalisant de virtuosité, scène après scène, à travers une série de choix graphiques et rythmiques qui renouvellent sans cesse l’affrontement. Difficile de croire, devant un tel déluge pyrotechnique, que le film puisse conserver une once de lucidité. Il en conserve pourtant bien davantage. Car sous le fracas des explosions et le vrombissement des lames, L’arc de Reze charrie un discours autrement corrosif sur la jeunesse sacrifiée. Son protagoniste a seize ans, aucune éducation, aucun filet de sécurité : il tue des démons pour manger à sa faim et dormir sous un toit, motivé par la carotte et le bâton, une affection conditionnelle d’un côté et la menace d’une exécution de l’autre. Chainsaw Man ne fait jamais semblant d’ignorer cette violence sociale. Il la met en scène avec la crudité d’un brûlot sur l’exploitation des travailleurs précaires, puis la complique en introduisant une échappatoire aussi séduisante que suspecte. La fable d’Ésope du Rat des villes et du Rat des champs, explicitement convoquée comme clé de lecture, éclaire ce dilemme sous un jour politique : le confort citadin assorti de servitude d’un côté, la liberté sauvage doublée de péril de l’autre. Le héros, trop candide pour saisir les termes du problème, ne tranchera aucunement. Son histoire d’amour avortée rejoue ainsi, à l’échelle intime, le piège dans lequel une société capitaliste enferme ses enfants les plus vulnérables : l’illusion du choix, quand les deux options mènent au désastre. Alors, lorsque le tumulte retombe enfin, le générique descend comme un rideau de pluie fine sur les ruines fumantes de Tokyo. La chaleur de l’été s’évapore et cette mélancolie rageuse qui nimbe les dernières images confirme ce que la scène d’ouverture laissait entrevoir : L’arc de Reze fait bel et bien partie de ces films, un sur dix peut-être, qui ont le pouvoir de changer durablement ceux qui les découvrent.
