Train Dreams, il était un bois [Critique]

En adaptant pour Netflix la vie d’un modeste bûcheron du XXe siècle, Clint Bentley réalise un grand film sur l’histoire des États-Unis et l’écrasante indifférence de l’univers.
Au début du XXe siècle dans une Amérique en pleine évolution, le bûcheron Robert Grainier travaille au développement du chemin de fer à travers les États-Unis, ce qui l’amène à de longues séparations loin de sa femme et de sa fille.
Est-ce la fin du monde ? Juste un arbre qui tombe. La caméra, arrimée au tronc, bascule avec lui dans une chute dramatique, et c’est le ciel, la forêt entière qui semblent se renverser. Ce plan liminaire énonce ce dont il sera question dans Train Dreams : raconter une vie et un pays qui, eux aussi, vacillent sous la poussée du siècle. Clint Bentley, un seul long-métrage à son actif, adapte la nouvelle éponyme de Denis Johnson et retrace cinquante années de la vie (fictive) de Robert Grainier, bûcheron orphelin trimballant sa solitude de chantier en chantier, abattant des séquoias et construisant des ponts ferroviaires au fin fond de l’Idaho et de Washington. L’époque court de 1917 à 1968, décennies durant lesquelles l’Amérique se métamorphose à un rythme dément : les grands massifs forestiers cèdent face aux locomotives, qui elles-mêmes finissent éclipsées par les autoroutes et leurs flots de voitures chromées, pendant que les tronçonneuses rendent caduques les vieilles scies manuelles. Robert, lui, plante ses racines au bord d’une rivière, bâtit sa cabane de ses mains, contemple l’ère moderne advenir sans jamais quitter son lopin. Le montage procède par enjambées temporelles, piochant les moments cruciaux qui forment le puzzle d’une vie, à la façon d’un album de famille laissant défiler ses pages poussiéreuses. Le réalisateur adosse à cette narration en vignettes une photographie qui sidère par son ampleur : les étendues boisées du Pacifique Nord-Ouest s’étalent en compositions majestueuses, les soleils couchants incendient les montagnes, les feux de camp cisèlent les traits burinés des ouvriers, le contre-jour découpe les corps en ombres pures. L’héritage de Terrence Malick – Les Moissons du ciel et The Tree of Life surtout – saute aux yeux, mais Bentley tempère cette influence en gardant ses distances avec les débordements stylistiques et l’ornementation gratuite.
Le réalisateur intègre néanmoins à la grammaire austère de son film un motif obsédant : des bottes de cuir enfoncées dans l’écorce à coups de marteau, rongées par les intempéries, abandonnées là en mémoire des bûcherons tués à la besogne. Ces monuments funéraires de fortune, aussi dérisoires soient-ils, disent tout du sacrifice anonyme sur lequel s’est édifiée l’Amérique industrielle, que Bentley s’emploie à ressusciter ici. Une nation bâtie dans le sang et la sueur, celle des immigrés lynchés par des foules xénophobes, des travailleurs broyés sous les futaies, des vies digérées par la machine du progrès. Cette violence fondatrice révèle quelque chose de plus profond encore sur le pays : la solitude comme condition structurelle du pionnier, cet isolement qui fait du protagoniste un ermite entouré d’une nature grandiose et indifférente. Les hommes des coupes forment une communauté éphémère, dispersée sitôt le travail achevé. Le long-métrage observe également un rapport schizophrène à l’environnement sauvage : les forêts millénaires suscitent l’émerveillement des bûcherons eux-mêmes, qui comparent les colonnes d’arbres à des nefs de cathédrales avant de les réduire en planches. La contemplation précède systématiquement l’exploitation, le pragmatisme économique écrase toute forme de sacralité. Un paradoxe qui en cache un autre, plus vertigineux : la collision brutale de deux temporalités irréconciliables, celle de l’existence humaine et celle de l’univers. Cette disproportion entre fragilité biologique et permanence géologique fait la mélancolie de l’œuvre : Robert vieillit, perd les siens, s’use au travail pendant que le monde poursuit imperturbablement son cours. Train Dreams sonde in fine ce qui subsiste d’une vie ordinaire face à l’immensité temporelle et spatiale, et trouve dans cette insignifiance même une forme de grandeur tragique, extrayant de cette modeste existence une résonance qui perdure longtemps après que les images se sont effacées.
