Spider-Man : Brand New Day, reprendre le fil [Critique]

Pas aussi neuf que promis, ce que son intrigue justifie en réalité plutôt bien, Spider-Man : Brand New Day replace son héros dans un quotidien de galères et de solitude, gage d’un véritable retour à la maison.
Dans un monde qui ne se souvient plus de lui, Peter Parker poursuit sans relâche sa lutte contre la criminalité. Mais le sentiment d’avoir été oublié par ses amis qui avancent désormais sans lui provoque un changement chez Peter qu’il n’est peut-être pas en mesure de contrôler.
« Brand New Day », la promesse est séduisante. Après trois opus à (quasiment) tisser en solitaire et autant à copiner avec les Avengers – dans un cas comme dans l’autre, à courir après une personnalité qui lui a toujours filé entre les doigts –, une belle et franche remise à zéro pour la figure de proue de l’écurie Marvel. Pas vraiment reboot non plus, ce quatrième Spider-Man reprend le fil quatre ans après les retombées de No Way Home, qui voyait l’homme-araignée rompre toute attache avec son passé : effacé de la mémoire collective par une pirouette fantastique, Peter Parker veille à présent sur une métropole qui ignore son existence et occupe ses journées à fracasser du méchant pour oublier, lui aussi, une ancienne vie dont il n’a pas totalement fait le deuil. À voir le héros pleurnicher ses copains d’avant jusqu’à les épier de loin, et donc le film remettre en scène activement des éléments aussi proéminents des volets précédents, il y aurait de quoi croire le renouveau promis écarté par facilité, sinon par lâcheté – l’autre nom du « fan-service ». Mais Destin Daniel Cretton n’est nostalgique d’aucune chose, contrairement à son prédécesseur Jon Watts, si ce n’est d’une certaine conception du personnage, défendue chez Sam Raimi, plus brièvement chez Marc Webb, et plus communément dans les pages de bandes-dessinées. Aussi détourne-t-il adroitement lesdits éléments réconfortants des chapitres précédents pour réhabiliter cette dernière : une incarnation du tisseur ramenée à l’humble échelle du quotidien, (très) loin des bagarres dans l’espace, avec un loyer qu’il règle on ne sait comment, une intelligence artificielle et ses lance-toiles pour seule compagnie, un costume qui le dévore métaphoriquement et, à l’horizon, ces ex-complices devenus étrangers dont chaque réapparition lui remet en mémoire le prix de son sacrifice. Un super-héros en pleine galère existentielle, pour tout dire, et par conséquent conforme à soixante ans de comics, que cette neuvième mouture en live-action consacre comme l’un des visages les plus attachants de la gargantuesque machine Marvel en plus de lui offrir une aventure grisante et généreuse, à la mesure de sa popularité. C’est pas trop tôt.
Ce nouvel épisode pourrait tout aussi bien reprendre l’intitulé de Homecoming, tant Cretton clame de toute sa caméra son ambition de ramener le super-héros chez lui. Non seulement sur le plan géographique, en le fondant dans la ville de New York, la vraie, celle qui grouille et bosse, mais aussi sur celui de sa condition sociale, en reconnectant (au moins partiellement) Peter à ses origines prolétaires. À cet égard, Brand New Day se pose plus qu’aucun autre chapitre de la saga comme la suite spirituelle du Spider-Man 2 de Sam Raimi, lequel allouait autant de place dans son scénario à la précarité ordinaire de son protagoniste, comme à la question de l’héroïsme et de ce qu’il coûte à la vie privée. Cretton évite toutefois l’écueil de la paraphrase aussi agilement que son justicier masqué, et ce par une pure inversion : dans cet opus, c’est le civil qui finit aux ordures, pas le costume, ce qui vaut au blockbuster deux registres peu courus sous la bannière Marvel. Côté pile, le body horror grand public, l’araignée prenant le pas sur l’homme jusque dans sa chair, ce que traduisent bientôt quelques changements physionomiques. Côté face, le polar, Brand New Day s’organisant tel un vaste feuilleton criminel, palpitant et plutôt bien pensé pour la faune qu’il brasse, de sa galerie de vilains à ses alliés qui vont, viennent et reviendront sans doute plus tard. Destin Daniel Cretton s’en sort si bien à discipliner cette profusion de personnages qu’il pourrait bien être le cinéaste ayant le mieux saisi ce que Kevin Feige a en tête depuis le premier jour : davantage qu’une cohabitation, une libre circulation de surhommes costumés à travers un même monde. Il pourrait bien également être le plus convaincant dès qu’il s’agit de les filmer à l’ouvrage. Dans la continuité de Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux, déjà bourré de séquences d’inspiration wuxia, le réalisateur élabore des segments d’action qui connectent les aptitudes extraordinaires du protagoniste aux décors qu’il arpente, une approche de l’action qui plonge le public au cœur même de la voltige, embarqué sur l’épaule du tisseur ou sous son masque, précipité avec lui du sommet des tours. Spectaculaire, ce Spider-Man.
