Les meilleurs films de 2023 [TOP]

De Babylon à Simple comme Sylvain, en passant par Le Garçon et le Héron, que retenir de cette année de cinéma ?
Les rédacteurs se prêtent à l’exercice du top de fin d’année avec la sélection des dix meilleurs longs-métrages (et quelques mentions honorables) sortis dans les salles obscures, en streaming ou directement dans les bacs à DVD en 2023.
Mentions honorables
- Fermer les yeux, de Víctor Erice
- The Fabelmans, de Steven Spielberg – critique ici
- Le Garçon et le Héron, de Hayao Miyazaki – critique ici
- Anatomie d’une chute, de Justine Triet
- Suzume, de Makoto Shinkai
10. La Passion de Dodin Bouffant, de Trần Anh Hùng

Dans la cuisine de Trần Anh Hùng, magnifique pièce du XIXe siècle, l’on effile, l’on trempe, l’on enfourne, l’on flambe et l’on aime. Généralement, tout cela à la fois. Ce qui s’y prépare ressemble à un ballet : les plats vagabondent d’une paire de mains à une autre, et leur mouvement continu – qu’ils changent de table ou se métamorphosent en un coup de cuillère – impose à la caméra une chorégraphie. C’est ainsi que s’ouvre La Passion de Dodin Bouffant, comme une danse interrompue à la gloire des aliments, une ode à la saveur et à la mélodie gastronomique, faite de crépitement, de bouillonnement, de souffles chauds. Et l’on ne saura jamais quel regard franco-vietnamien porte sur l’époque des repas à rallonge et des femmes cloîtrées derrière leurs fourneaux au travers de ce bout de cinéma onctueux. Ses images picturales n’enregistrent que la délicatesse infinie de ses cuistots – lui, le « Napoléon de la gastronomie », elle, l’experte pudique – et leur dévotion mutuelle, tangible puisque comestible.
9. Spider-Man : Across the Spider-Verse, de Joaquim Dos Santos, Kemp Powers et Justin K. Thompson

New Generation adoptait un graphisme détonant, ravissant brassage de textures qui confirmait, davantage que dans le texte, le choc des dimensions. Sa suite jouit du même écrin. Ses traits semblent même s’être précisés pour que, paradoxalement, leurs fluctuations soient encore plus imprévisibles, immersives et impressionnantes. Across the Spider-Verse réitère l’exploit esthétique, alors, en repoussant à peu près toutes les limites de son aîné. Là est son ambition initiale : transcender les frontières, les dimensions, les possibles du medium cinématographique, en trouvant le parfait point d’équilibre entre l’impression sur papier, les coupes du montage et le mouvement numérique. Transcender, toujours. Car ce Spider-Man cherche également à s’accaparer la mythologie de l’homme-araignée pour en revaloriser les fondements, en saisir le sens et la portée. L’épisode précédent basait sa réflexion sur l’incarnation du héros, celui-ci se réfère à l’universalité de son récit, à l’essentialité de son chemin initiatique, copié et recopié, tourné parfois en parodie, jusqu’à ce que le scénario lui file un goût de malédiction.
Vous pouvez retrouver la critique du film ici.
8. Les Ombres Persanes, de Mani Haghighi

L’embouteillage dans lequel se trouve le personnage de Taraneh Alidoosti, à l’ouverture, n’aurait pu mieux résumer son sentiment, empêtrée dans une routine qu’elle n’a plus la force de contredire. La monitrice d’auto-école n’a que plus de mal à l’accepter après avoir croisé, par hasard, sa copie conforme et celle de son époux dans un appartement plus luxueux que le sien. S’emparant du motif du double, Mani Haghighi compose un passionnant thriller sentimental lorsqu’il offre à ses protagonistes, noyés par la pluie qui frappe Téhéran en continu, la possibilité d’observer une version libérés d’eux-mêmes. Le réalisateur laisse mariner ses héros ordinaires, imprime sobrement leur réflexion sur leur enfermement social et l’érosion du couple, tandis qu’il prend la température de l’Iran d’aujourd’hui. Avec ce qu’il faut de fantastique, dans le sillon du saisissant Enemy de Denis Villeneuve, Les Ombres persanes fait miroiter ce que le dédoublement évoque de plus pertinent en ces temps troublés : un jeu de substitution, un nid à fantasme, une échappatoire.
7. Past Lives, de Celine Song

Ses origines coréennes, comme son éducation américaine, Celine Song les remet en perspective par la confrontation de deux (faux) tourtereaux qui aiment à souligner ce que leur nationalité leur accorde de différence. Un thème qui, abordé avec une légèreté plaisante, offre préalablement à Past Lives des contours de comédie romantique. Le tout premier plan présage une enfilade de clichés typiques du genre. Une fausse piste. Mais cette image inaugurale ne ment pas sur l’attraction des protagonistes, qui malgré le temps et la distance se pourchassent mutuellement sans vraiment se le dire. La caméra est calquée sur leur caractère pudique. Elle ne bouge que lorsque Hae Sung et Na Young traversent ensemble les coins touristiques de New York. Il lui faut cependant se rapprocher des acteurs pour atteindre le cœur de son sujet, lorsque, suffisamment près d’eux pour mesurer ce qui les sépare, la mise en scène engendre des hors-champs. Past Lives se révèle être un film d’absence, d’espace inoccupé. Autour des personnages, le monde tourne, continue de s’aimer et, dans le flou, ébauche ce qui aurait pu advenir de ces anciens camarades.
Vous pouvez retrouver la critique du film ici.
6. Babylon, de Damien Chazelle

Quatre ans après avoir conquis les étoiles dans le nébuleux First Man, son biopic sur Neil Armstrong, Damien Chazelle remonte encore plus loin dans le temps, précisément jusqu’aux années 1920. Une époque charnière pour Hollywood, en pleine transition entre le muet et le sonore. Pour le jeune prodige derrière la caméra, ce retour vers le passé représente un bouleversement artistique, une altération du regard. La pudeur et la politesse de ses films précédents se sont envolées, le romantisme a fichu le camp, et voilà que s’invitent des éléphants, que l’alcool coule à flot, que le sexe est partout, la drogue aussi. C’est un peu comme si le cinéaste franco-américain arrangeait les remakes simultanés du Loup de Wall Street, Climax et Moulin Rouge. Virtuose, toujours amateur de plans longs vertigineux qu’il synchronise à la musique, maître d’un découpage implacable, Chazelle se lance avec Babylon dans une quête du sens de l’image cinéma – ce que confirme son épilogue expérimental. Le film interroge la couleur, le son et plus encore la matière, avec ses torrents de fluides et sa pellicule granuleuse, pour finalement remonter le fil de l’émotion.
Vous pouvez retrouver la critique du film ici.
5. L’Innocence, de Hirokazu Kore-eda

« Qui est le monstre ? ». Les minutes filent, et L’Innocence empile les profils suspects – une mère inquiète, un professeur accusé, une directrice rigide et un môme perturbé, pour commencer. Mais il ne faut pas se fier à ce qui saute aux yeux, raconte Hirokazu Kore-eda. Pour déchiffrer son seizième long-métrage, film-tiroir à la structure rashōmonesque, il faut justement avoir l’œil : les indices utiles sont imperceptibles, dissimulés dans le rien, truqués par le point de vue du moment. Tourné dans ce sens et irrigué par le mystère, le dispositif est semblable à celui des polars, comme s’il fallait élucider un crime invisible. Il s’agit plutôt de détecter ce qui ne tourne pas rond dans ce Japon engoncé dans la culture du qu’en-dira-t-on qui arrache de lui-même ses jeunes pousses. Kore-eda s’en prend ici au milieu scolaire, là où l’innocence (mise en avant par le titre français) crame le plus rapidement, mais sa mise en scène délicate élargit le propos à une plus grande échelle à mesure que la narration s’effeuille. Le réalisateur s’y tient jusqu’au troisième segment, libérateur et bouleversant de poésie.
4. Simple comme Sylvain, de Monia Chokri

Simple comme Sylvain, le titre ne ment pas. Les choses sont simples dans le film de Monia Chokri : le malaise existentiel de son héroïne, les raisons de ses pulsions passionnelles, ses pataugements dans le monde plus modeste de son amant, également. Car c’est aussi le sujet de ce troisième long-métrage qui, par le truchement de la comédie romantique, confronte la petite bourgeoisie de Sophia, professeure de philosophie, et la simplicité de Sylvain, menuisier dont elle s’éprend follement et corrige les fautes de langage. La réalisatrice en rigole, beaucoup, par des dialogues piquants et une mise en scène kitsch qui agrémente la gêne croissante entre les tourtereaux, délicieuse quand elle passe par les expressions de Magalie Lépine-Blondeau. Quant aux clichés vers lesquels se précipite la première partie du récit, celle du désir adultère, ceux-ci servent finalement d’arguments à la thèse de fond, dédiée à la nature complexe de l’amour, étayée en citations cérébrales, gros plans et chansons de Michel Sardou. Une bouffée d’air frais.
3. Killers of the Flower Moon, de Martin Scorsese

À l’évidence, Scorsese aurait pu, en adaptant le roman à succès de David Grann, remanier la tragédie des Indiens Osages en opéra criminel baroque, verser ce drame méconnu (ou sciemment oublié) dans le moule des Affranchis, mais le réalisateur n’en est plus là. Depuis Silence, son style a muté, et son refus d’un récit fulgurant, voire mafieux, ne pourrait être plus clair : cette grammaire passionne aujourd’hui moins le metteur en scène que l’éclairage des racines pourries de l’Amérique, souvent thème d’arrière-plan chez lui et qui électrise ici le long-métrage. Dire que Scorsese a complètement réformé son cinéma serait toutefois grossir le trait. Killers of the Flower Moon est imbibé de violence comme les autres chants scorsesiens, mais la sienne est insidieuse, sournoise, répandue au compte-gouttes. Dans ce coin de l’Oklahoma, d’où les amérindiens ont fait fortune grâce à l’or noir, il y a bien des bagarres et des coups de feu, mais ce sont les mariages qui assassinent, la mort est intime. Le cinéaste fait tout partir de là : la proximité du couple, l’intérieur d’une chambre, où se chevauchent – et se dévorent – les civilisations, ou comment la nation s’est construite par des victoires trompeuses.
Vous pouvez retrouver la critique du film ici.
2. Aftersun, de Charlotte Wells

Film de vacances, Aftersun est aussi un film de fantôme, mais Charlotte Wells ne le révèle pas tout de suite. Elle rassemble d’abord les fragments de ce qui fut autrefois, les morceaux d’un été somme toute banal. Un père et sa fille prennent quelques jours au soleil, flânent dans leur hôtel, font trempette sur la côte turque, passent par la salle de jeux. Ces scènes d’une parfaite futilité semblent cadrer à côté, manquer les passages fondamentaux du teen movie qui s’esquissait, mais scruter le vide est une décision consciencieuse. Sophie, l’enfant aujourd’hui adulte, avatar de la réalisatrice, étudie le silence et les angles morts pour retrouver son père, spectre dont la présence se tient aux vidéos sauvegardées dans sa vieille caméra et ses souvenirs de fillette, affectés par le temps. Le découpage énigmatique et le montage saccadé prennent sens : Wells ajuste la narration à la mémoire de son héroïne qui, par le truchement des images, déchiffre les indices du drame. Et dans un dernier panoramique, lui permet de retrouver le goût de ce qui a filé trop vite.
1. Oppenheimer, de Christopher Nolan

Passé par le polar, le blockbuster de super-héros, le drame, la science-fiction, le documentaire et le film de guerre, Christopher Nolan honore ses inspirations kubrickiennes en troublant la frontière des genres et continue de le faire avec Oppenheimer, biopic qui refuse de l’être. L’homme intéresse évidemment le metteur en scène, qui le qualifie sans sourciller de « personne la plus importante qui ait jamais vécu », mais il vise moins à dénicher les petits secrets du scientifique (qui demeure in fine une figure mystérieuse) qu’à plaquer sur pellicule le principe de réaction en chaîne, phénomène d’origine nucléaire qui déteint sur l’entièreté du long-métrage. Sa première image est celle de gouttes de pluie s’écrasant à la surface de l’eau, formant des ondes circulaire et répétées, des vibrations qui s’entrechoquent, les unes aux autres. Le film est ainsi fait : les séquences se succèdent, se répondent, s’emboutissent, et réfléchissent la propagation d’une action en coupant à travers le temps. Pour lier l’effet à la cause, ou inversement. Christopher Nolan n’en est pas à sa première fiction mythologique, mais celle-ci peut prétendre être la plus assourdissante et hallucinée. Et avant tout la plus personnelle.
Vous pouvez retrouver la critique du film ici.
