House of the Dragon, (Saison 3) régner n’est pas jouer [Critique]

Moins majestueuse, cette troisième saison compense difficilement par le spectacle ce qu’elle perd en maîtrise, mais conserve intacte sa passionnante obsession : moins la conquête du pouvoir que l’impossible exercice de celui-ci.
La guerre connue sous le nom de « Danse des Dragons » entre Rhaenyra Targaryen et son demi-frère Aegon II Targaryen se poursuit, creusant un fossé encore plus profond entre les membres de la maison Targaryen.
Réflexive, et forcément un peu frustrante, la deuxième saison de House of the Dragon prit le parti de penser la guerre avant que ses personnages ne la fassent, dilatant le temps dans les limites du crédible pour soupeser, huit épisodes durant, les conséquences d’un lâcher de dragons – ni plus ni moins que des ogives nucléaires à écailles – sur le royaume imaginaire de Westeros et ses gens. Si une telle orientation put décontenancer à ce stade du récit, quand la saison d’avant annonçait des hostilités inéluctables et imminentes entre les membres de la famille Targaryen, force est de saluer la fidélité des scénaristes à cette ligne, convaincus de la pertinence, encore plus vraie aujourd’hui, d’un drame politique cérébral et fondamentalement pessimiste, pas si loin d’un certain Oppenheimer. Deux ans plus tard, soit le bout du monde pour un public tenu en haleine, le spin-off de Game of Thrones revient déchaîner l’enfer qu’il ruminait. Et plus question de tergiverser : le premier épisode de cette nouvelle fournée a l’odeur de ceux que la série (comme sa grande sœur avant elle) réserve habituellement pour leur dénouement, soit une orgie de flammes, d’écume, d’effets spéciaux, d’hémoglobine et de destins brisés, qui étale sans retenue le potentiel de pur spectacle que couve cette histoire de blondinets réglant leurs comptes à dos de lézards géants. L’odeur, et malheureusement guère plus, car même si ledit spectacle remplit son office, bataille maritime cruelle et généreuse, il signale du même coup une baisse de régime globale dont les symptômes éclatent d’abord à l’image. Décors trop vides de figurants, éclairage aléatoire, incrustations qui peinent à faire illusion, étalonnage maronnasse : autrefois éclatante, House of the Dragon bande les muscles mais perd ses couleurs – d’aucuns diraient ses nuances – ce qui n’est pas sans amoindrir drastiquement le souffle d’une saison pourtant grosse d’enjeux et d’idées. Et de dragonniers en mal de légitimité, évidemment.
Comme si ce désarroi les avait débordés pour gagner la saison entière, il se dégage de cette dernière une drôle d’impression d’éparpillement. Plus vraiment l’horlogerie tragique de la première, qui distillait sa fatalité au compte-gouttes, encore un peu la réflexion désabusée de la deuxième sur ce que coûte le feu, mais résolue cette fois à tout tenter en même temps, quitte à ce que ce grand appétit produise autant de fulgurances que de bizarreries. Le troisième épisode se fait le condensé de ce joyeux désordre, lui tout particulièrement : accroché à un point de vue et un seul, le showse la joue Uncut Gems en collant aux basques d’une reine harcelée de toutes parts, sommée de gouverner un pays ruiné pendant que la terre entière vient réclamer son dû. Même sensation d’asphyxie que dans le long-métrage des Safdie, un tempo qui ne tolère aucun relâchement, une tension qui monte à mesure que les problèmes s’accumulent sur le coin de la couronne. L’exercice a quelque chose de cocasse autant que d’incongru pour une série habituellement si classieuse, laquelle délaisse temporairement ses grands airs et vire franchement à la farce. Les rares fois où Game of Thrones avait jugé bon de resserrer son attention autour d’un camp unique, sans que cela ne soit aussi radical qu’ici, coïncidaient avec ses immenses batailles, quand le fracas des épées méritait qu’on lui laisse tout l’espace. Que le préquel réserve ce traitement à la difficulté de régner dit assez où sont passées ses ambitions. Ses grandes affaires à lui, ce sont ces petites négociations pour prendre le pouvoir et le garder. Des négociations qui s’ouvrent là au peuple, revirement le plus important de la saison, elle qui fait enfin monter jusqu’aux salles du trône la clameur de la ville et de ses oubliés. Pas assez pour que la guerre civile mentionnée par les dialogues se fasse sentir, mais assez pour installer de nouvelles tensions et forcer chacun à recomposer ses alliances autour de cet entrant imprévu.
