Une bataille après l’autre, vive la révolution [Critique]

À la folie croissante de son pays, Paul Thomas Anderson répond par un blockbuster sans équivalent : une odyssée électrisante qui saisit l’Amérique à la gorge.
Ancien révolutionnaire désabusé et paranoïaque, Bob vit en marge de la société avec sa fille Willa, indépendante et pleine de ressources. Quand son ennemi juré refait surface et que Willa disparaît, Bob remue ciel et terre pour la retrouver.
Car la robustesse de leur caméra ne se vérifie jamais assez, Hollywood aime tendre des pièges à ses auteurs, fussent-ils déjà canonisés par la critique et par l’histoire. Des pièges qui, parfois, se financent pour un paquet de billets verts et portent le nom de « blockbuster ». Certains s’y perdent, d’autres y trouvent de quoi raviver leur feu – ou en attiser un nouveau. Paul Thomas Anderson appartient plutôt à la seconde catégorie. Après avoir largement donné dans la chronique historique et tourmentée, il livre avec Une bataille après l’autre son film le plus vaste, bourré de stars, pourvu d’un budget colossal et d’un format propice à capturer le sensationnel. Et à première vue, l’entreprise pourrait surprendre pour ce qu’elle suppose de renoncement éthique, l’enfant terrible du San Fernando Valley héritant d’un appareil de production digne des empires hollywoodiens qu’il a si souvent contournés. Mais sous la carapace du blockbuster se dessine une autre histoire, familière : celle d’un romancier insaisissable, Thomas Pynchon, dont Anderson avait déjà foulé les dédales avec Inherent Vice. Ici encore, il est question de communautés défaites, d’idéaux malmenés, d’un territoire californien devenu champ de batailles réelles et symboliques. Un projet à double fond, donc, qui place son auteur face à l’un des dilemmes les plus anciens du cinéma américain : comment faire du spectacle un geste politique. Le réalisateur de Magnolia y répond par une odyssée électrisante, frénétique et épuisante à force d’intensité, une cavalcade qui refuse la pause et emporte le récit vers une surenchère jubilatoire où se télescopent, sans répit, les registres comiques et dramatiques. Si la bande originale dissonante de Jonny Greenwood paraît si cohérente ici, c’est que le metteur en scène s’approprie la machinerie hollywoodienne à la manière d’un musicien de jazz, en s’ouvrant significativement aux variations et digressions, notamment sur le plan esthétique. Sa mise en scène n’obéit plus à cette logique du contrôle qui régissait There Will Be Blood, The Master ou encore le récent Phantom Thread, mais à celle, autrement plus relâchée, de la débâcle. Soit la seule grammaire envisageable pour croquer convenablement une Amérique qui s’abandonne à sa propre démence.
Après la parenthèse nostalgique Licorice Pizza, via laquelle il retournait aux quartiers de son enfance, Anderson confirme ouvrir un nouveau chapitre de sa filmographie avec cette histoire de filiation arrachée aux décombres des utopies. Le basculement n’est pas seulement thématique : il traverse aussi la texture du récit, qui passe d’un vaste panorama social à une concentration sur ce que le tumulte collectif imprime dans la sphère intime. Une transition marquée par un saut temporel abrupt, comme un coup de ciseau dans la pellicule, qui sépare la fureur révolutionnaire du premier acte et la poursuite étrangement plus personnelle qui occupe les suivants. Le titre prévient de la cassure : Une bataille après l’autre, c’est d’emblée un torrent d’images frénétiques exposant la vie de couple explosive de deux insurgés qui combattent l’ordre établi ; c’est ensuite la séparation d’un père et sa fille, une remise en forme après une gueule de bois prolongée – découlant autant des substances consommées par le premier que de l’hystérie politique qui gangrène le pays – et dont le retentissement existentiel scelle le véritable sujet du long-métrage : l’héritage incertain d’une Amérique écartelée. Le film donne chair à la fracture nationale par l’emploi d’une galerie de personnages débridés, burlesques ou inquiétants, qui semblent tous porter la marque d’un déséquilibre constant, mais également soutenir, d’un point de vue plus métaphysique, la cinéphilie du réalisateur. La quête paternelle renvoie naturellement à Ford : l’on reconnaît dans ces déplacements obstinés l’écho de La Prisonnière du désert, transposée dans un paysage devenu impraticable. Mais cette ossature se trouve aussitôt perturbée par une autre énergie, plus nerveuse, tirée des œuvres de Spielberg : les routes qui s’imbibent de paranoïa comme dans Duel, les échappées précaires de Sugarland Express, les visions sidérales de Rencontres du troisième type. À cette stratification s’ajoute une veine burlesque, celle du slapstick, qui infiltre les moments de crise et désamorce la gravité par une mécanique du gag. Paul Thomas Anderson est trop malin pour se limiter au jeu des citations. Il préfère les soumettre à l’épreuve du présent, quitte à les faire dérailler, pour qu’elles produisent autre chose. Là, un film-monde timbré, au diapason de l’époque.
