2010-2019 : les meilleurs films de la décennie [TOP]

Que retenir de ces dix années de cinéma ?
Les années 2010, donc. L’avènement du streaming et de ses « contenus » interchangeables, de la nostalgie préemballée et des super-héros en armure numérique, des franchises interconnectées qui transforment chaque film en épisode d’une série sans fin. Mais également le sacre du cinéma sud-coréen sur les scènes internationales, la renaissance du cinéma de genre indépendant américain, l’émergence de voix neuves venues d’Asie, d’Amérique latine et d’Europe de l’Est, la résistance obstinée d’auteurs qui ont su détourner les logiques industrielles ou négocier avec les plateformes pour financer leurs visions. Entre standardisation globale et inventions formelles radicales, entre mort annoncée du cinéma en salle et réinvention permanente de ses formes, les années 2010 ont redessiné la carte du septième art. Cinquante films pour prendre la mesure de cette décennie de paradoxes et de mutations.
50. The Artist, de Michel Hazanavicius (2011)
49. Dragons 2, de Dean Deblois (2014)
48. Skyfall, de Sam Mendes (2012)
47. Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, de Apichatpong Weerasethakul (2010)
46. Mother!, de Darren Aronofsky (2017)
45. Hostiles, de Scott Cooper (2017)
44. Mr. Nobody, de Jaco van Dormael (2010)
43. Mektoub My Love – Canto uno, de Abdellatif Kechiche (2018)
42. The Neon Demon, de Nicolas Winding Refn (2016)
41. It Follows, de David Robert Mitchell (2014)
40. Ready Player One, de Steven Spielberg (2018)
39. Your Name., de Makoto Shinkai (2016)
38. Django Unchained, de Quentin Tarantino (2012)
37. Phantom Thread, de Paul Thomas Anderson (2017)
36. Melancholia, de Lars von Trier (2011)
35. Mud – Sur les rives du Mississippi, de Jeff Nichols 2012)
34. La piel que habito, de Pedro Almodóvar (2011)
33. Le Vent se lève, de Hayao Miyazaki (2013)
32. The Assassin, de Hou Hsiao-Hsien (2016)
31. Vice-versa, de Pete Docter et Ronnie del Carmen (2015)
30. Burning, de Lee Chang-Dong (2018)
29. La Tortue rouge, de Michael Dudok de Wit (2016)
28. Gone Girl, de David Fincher (2014)
27. The Strangers, de Na Hong-Jin (2016)
26. Only Lovers Left Alive, de Jim Jarmusch (2014)
Et ceux qui, on l’imagine, résisteront le mieux au temps…
25. Mademoiselle, de Park Chan-Wook

Les personnages masculins de Mademoiselle épinglent des bouquins rares et obscènes, des papillons et des corps féminins, convaincus que posséder revient à comprendre. Erreur impardonnable, dont Park Chan-wook détaille les conséquences au fil d’un thriller vénéneux comme seul le réalisateur coréen sait les tisser. Revenu au pays après une parenthèse hollywoodienne dont il aurait pu se dispenser, ce dernier conçoit l’un de ses longs-métrages les plus retors : un récit en triptyque, jeu de dupes érotique dont le génie réside à la fois dans sa mécanique de retournement permanent – la proie devient chasseur, et inversement – et dans sa mise en scène léchée, qui dissimule l’essentiel pour mieux l’asséner ensuite en travellings spectaculaires et plans sophistiqués. Il s’agit également, après Lady Vengeance, de l’opus le plus féministe du cinéaste, peut-être le plus sadique, aussi. Du venin pur, servi dans un flacon d’époque.
24. The Lost City of Z, de James Gray (2017)

Le voyage de New York (son fief habituel) à la jungle amazonienne ne lui a pas fait perdre ses bonnes vieilles obsessions. C’est même l’inverse. En piochant dans la biographie de Percival Fawcett, explorateur britannique du début du XXe siècle ayant notamment fouillé les étendues boisées du Brésil, James Gray trouve le terreau idéal pour développer une autre de ses histoires d’hommes fascinés au point de perdre pied. Père en fuite, assoiffé de liberté, dévoré par une quête impossible (trouver une cité perdue au cœur de la jungle) qui le consume lentement : Fawcett comporte toutes les caractéristiques du héros grayien par excellence, décuplées par un décor grandiose, hypnotique et allégorique, ses lianes et torrents comme incarnations matérielles de folies indémêlables. Une fresque contemplative qui voit l’aventure comme le moyen le plus efficace de s’égarer.
23. Under The Silver Lake, de David Robert Mitchell (2018)

L’anti-Ready Player One : c’est ainsi que pourrait se résumer le troisième long-métrage de David Robert Mitchell qui, après l’hommage vibrant au cinéma de John Carpenter (It Follows), dénonce ce que la pop-culture fait aux cerveaux des nouvelles générations. Là où le blockbuster de Steven Spielberg (sorti la même année) affirmait la puissance et l’impact sur l’imaginaire de cette religion dictée par George Lucas, Robert Zemeckis et lui-même, Under The Silver Lake voit ses pratiquants sombrer dans la paranoïa, lancés dans une recherche constante de symboles rappelant les pires cauchemars lynchiens. Déroulé dans un Los Angeles sous canicule, accroché aux basques d’un trentenaire hagar (excellent Andrew Garfield), le thriller reporte l’engloutissement d’une époque en exposant les rouages du complotisme au grand jour. Une vue unique sur une névrose de masse, transmise de passionné en passionné.
22. Le Conte de la princesse Kaguya, de Isao Takahata (2013)

L’histoire de cette enfant née d’un bambou puis propulsée vers la cour impériale par un père adoptif convaincu de lui offrir une vie meilleure, le Japon n’a pas attendu Isao Takahata pour la découvrir, tant elle remonte aux origines de sa littérature. Le cofondateur du studio Ghibli a cependant trouvé le moyen d’en organiser une relecture pertinente après des siècles de circulation, et ce par le prisme d’un réajustement dramatique et d’une animation faussement brouillonne. Le premier relègue la teneur merveilleuse du conte à l’arrière-plan, supplantée par la collision, plus incarnée, entre la fureur de vivre de son héroïne – laquelle n’aspire qu’aux petits plaisirs de l’existence terrestre – et le carcan d’une société exigeante avec les femmes. La seconde, par son trait inabouti et ses aplats d’aquarelle, amplifie les effets de cette friction devenue centrale. Takahata signe là son œuvre la plus puissante et habitée, la dernière, aussi.
21. Premier Contact, de Denis Villeneuve (2016)

À sa manière de mettre en scène l’invasion alien, il semblerait que Denis Villeneuve se sente plus proche de Rencontres du troisième type que de La Guerre des mondes. C’est pourquoi l’arrivée d’une douzaine de vaisseaux extraterrestres n’engendre aucune bataille intersidérale ou destruction de masse dans Premier Contact. Le réalisateur canadien revient plutôt à l’essence de son genre de prédilection en se saisissant d’une situation tout à fait spéciale pour pointer une réalité : ici, la beauté et l’essentialité de la communication – pour nous, humains, qui peinons déjà à écouter nos semblables. Villeneuve met en image un long-métrage étourdissant, nouant socio-politique et humanisme à travers le voyage plus intime que spatiale d’une grande Amy Adams. De surcroît, le cinéaste se taille les armes adéquates pour se frotter à sa future adaptation du roman Dune.
20. Inside Llewyn Davis, de Joe et Ethan Coen (2013)

Fou amoureux des perdants et des marginaux, ces héros passifs mais attachants qu’ils confrontent à tout un tas de péripéties dont ils ne comprennent pas grand-chose, les frères Coen réitèrent avec Inside Llewyn Davis. Odyssée de l’échec par laquelle les frangins rendent un énième hommage aux losers – ici un chanteur folk talentueux mais pétri de malchance –, ponctuée de situations absurdes soulignant malicieusement les paradoxes du monde commun et l’idiotie généralisée, le film étonne par sa bifurcation vers un registre moins déployé par le tandem, voire inédit dans leur filmographie : la nostalgie. Inside Llewyn Davis prend la température du New York d’hier, où les tribulations de l’artiste éponyme bouleversant davantage qu’elles prêtent à rire, et donne à Oscar Isaac ce qui est probablement son plus beau rôle.
19. Whiplash, de Damien Chazelle (2014)

Féru de jazz, Damien Chazelle prêche pour sa paroisse musicale avec Whiplash, dans lequel il raccorde sa propre quête de perfection à celle d’un jeune musicien se battant pour l’approbation de ses maîtres. Tandis que le premier fait se fondre le son et l’image, le rythme et le cadre, donnant la sensation qu’une caméra de cinéma est finalement un instrument qui se joue, le second bat la peau de ses tambours avec un acharnement qui frise la folie. Le réalisateur franco-canadien décrit là un autre de ses sujets de cœur, que ses longs-métrages suivants compléteront, à savoir la difficulté de concilier un accomplissement privé et professionnel, l’un exigeant souvent le sacrifice de l’autre. Pour lui, ce sera l’œuvre de la révélation ; pour ses acteurs, l’opportunité de rafler des prix mérités.
18. Her, de Spike Jonze (2014)

Si la science-fiction a (très) souvent fait se bagarrer l’homme et la machine, Spike Jonze opte pour une représentation plus sensible du rapport entre l’organique et la ferraille : le héros de Her, un type isolé et brisé par son divorce, tombe amoureux d’un programme informatique. Par ce postulat décalé, Jonze devance de quelques années l’émergence – et l’omniprésence – des intelligences artificielles dans le quotidien, mais évacue aussi toute dimension anxiogène pour révéler ce que cette relation révèle de capital : la solitude contemporaine, l’incapacité croissante à communiquer avec ses semblables, le refuge dans des connexions virtuelles plus rassurantes que les vraies. À rebours de la dystopie clinquante, le film dessine un futur diaphane, aux couleurs pastel, où les villes bruissent d’un calme poli. Sans s’en rendre compte, l’humanité s’est retirée du contact physique. Une fable déchirante sur ce qui nous arrive déjà.
17. J’ai rencontré le Diable, de Kim Jee-woon (2011)

D’une radicalité à faire pâlir le Seven de David Fincher, déjà bien fourni en visions nihilistes, J’ai rencontré le Diable envisage la violence non comme une fin, mais comme un processus de réparation tordue qui broie son initiateur. Une voie empruntée par le protagoniste, résolu à venger le meurtre de sa compagne par une traque sadique sans fin – capturer le tueur, le torturer, le relâcher, recommencer. Kim Jee-woon, aux commandes de son film le plus sombre et corrosif, prend le genre à rebrousse-poil, sonde un mal sans origine ni limite et affirme à son tour la souveraineté de son pays en matière de thriller. Suivant une logique d’escalade perverse, la mise en scène affine son découpage à mesure que la victime rejoint son bourreau dans l’abjection, traduction esthétique d’une descente aux enfers implacable renonçant à toute catharsis.
16. La Grande Bellezza, de Paolo Sorrentino (2013)

Jep Gambardella a bâti sa réputation sur un unique roman, écrit à vingt-six ans, dont il sirote encore les dividendes quatre décennies plus tard. Depuis, rien – sinon des chroniques mondaines, des bons mots de dîner, une existence de flâneur professionnel dans les cercles huppés de la capitale italienne. Paolo Sorrentino en fait le témoin idéal d’une Rome épuisée par sa propre splendeur, ville-musée où les soirées sur les toits côtoient les ruines comme pour mieux souligner que tout ici appartient déjà au passé. Sous perfusion fellinienne, le cinéaste filme la bourgeoisie romaine avec une cruauté tendre, mais la satire, aussi mordante soit-elle, ne constitue que la surface du projet. Ce qui intéresse Sorrentino, c’est le moment où Gambardella rentre seul dans son appartement face au Colisée et laisse tomber le masque du cynique amusé. Le long-métrage loge dans ces interstices, ces silences où la mélancolie reprend ses droits sur le spectacle. Deux heures trente à documenter le néant doré d’une élite en fin de course.
15. The Tree of Life, de Terrence Malick (2011)

Du quotidien d’une famille américaine moyenne aux premières pulsations de l’univers : si un tel grand écart est aujourd’hui chose commune chez Terrence Malick, il fut un temps où la mise en relation de ces deux extrêmes marquait un basculement dans sa carrière. Resté discret après La Ligne Rouge, soit pendant près de vingt ans, le metteur en scène passe un cap dans son rapport à l’échelle avec The Tree of Life, poème ontologique évoquant l’empreinte fragile de chacun sur la mémoire du monde, la question du divin, ainsi que la place exacte de la souffrance, de la beauté et du pardon dans la chaîne du vivant. Entre autres. Loin de se soucier de la cohérence narrative de son œuvre, Malick vise plutôt celle, plus vertigineuse, des images : des bribes de dialogues, des coïncidences banales et miraculeuses éclairées par le montage, des surimpressions de souvenirs et panoramas cosmiques.
14. Mommy, de Xavier Dolan (2014)

Artiste précoce, Xavier Dolan se faisait connaître du Festival de Cannes à tout juste vingt ans. Il y présentait son premier long-métrage, J’ai tué ma mère. C’était en 2009. Cinq ans plus tard, il en repart avec un prix du jury pour une histoire qui aurait pu porter le même titre. La proposition est cependant plus radicale qu’autrefois. Dolan s’essaye avec Mommy à un format resserré, sorte de camisole par l’image, grâce auquel il signifie l’enfermement psychologie et sociale d’une mère et son fils turbulent. Le dispositif est peu subtil, mais cela importe peu : le jeune auteur québécois pratique le septième art avec une émotion qui suinte de la pellicule, émane de chaque raccord. Il injecte là toutes ses obsessions de réalisateur dans un drame déchirant qui lui ressemble finalement, lui qui est si sensible, excessif, fan de variété francophone et soucieux du beau plan.
13. Toy Story 3, de Lee Unkrich (2010)

Quelle meilleure façon de formuler la fin d’une saga que d’en faire un sujet ? La fin de l’enfance, la fin d’un cycle, la fin d’une époque… Toy Story 3 se frotte à l’exercice de la conclusion en poursuivant naturellement le traitement thématique des opus précédents (l’enfance, le lien au matériel), cette fois en mettant l’accent sur le temps qui passe et le besoin de transmission. Aventure rocambolesque cochant les cases du divertissement (très) grand public, le film nourrit également, dans la grande tradition pixarienne une dimension mélancolique – d’aucuns diraient adulte – tout à fait bouleversante en confrontant ses héros à la finitude, réelle, physique et inéluctable. Il est là, le chef d’œuvre du studio à la lampe, apothéose d’un savoir-faire technique époustouflant et d’un pouvoir d’évocation inégalé dans le champ de l’animation.
12. Le Loup de Wall Street, de Martin Scorsese (2013)

Les années 1990 furent celles de quelques chefs d’œuvre pour Martin Scorsese (Les Affranchis, Casino). Celles de la naissance d’une idée reçue particulièrement tenace, aussi, selon laquelle le maestro n’œuvrerait qu’au film de mafia. Scorsese y revient avec Le Loup de Wall Street. À l’époque, d’abord, le gros de l’intrigue se déroulant dans les nineties ; à la fresque criminelle survoltée, ensuite, le film adaptant l’histoire vraie de Jordan Belfort, courtier célèbre pour avoir secouer le quartier des affaires. Plus qu’une démonstration de force visant à démontrer que la caméra du septuagénaire ne s’est pas raidie avec le temps, le biopic s’impose comme une véritable et démentielle leçon de mise en scène, animée de travellings ahurissants et de coupes parfaites, de répliques qui cognent et de sketchs hilarants. L’occasion d’une nouvelle collaboration avec Leonardo DiCaprio, irrésistible en chef de meute aux dents longues, très longues.
11. Drive, de Nicolas Winding Refn (2011)

Cascades automobiles, braquages, courses-poursuites et romance impossible : dans les grandes lignes, Drive aurait ses chances en tant que spin-off de la franchise Fast & Furious. Sa pudeur l’épargne de toute comparaison malvenue. Pour son premier film outre-atlantique, le danois Nicolas Winding Refn suit les traces de Jean-Pierre Melville, en particulier du splendide Samouraï, et réunit les attributs du polar tout en refusant d’en user pour alimenter une action bête et méchante. Sa mise en scène chiadée, sa bande originale électro-nostalgique, son tempo obsédant et son économie de mots font de ce conte urbain un objet singulier, comme un compromis entre la pyrotechnique du blockbuster et la sensibilité du drame indépendant, une issue entre la violence aride des nuits de Los Angeles et la douce simplicité d’un baiser de cinéma semblant freiner l’écoulement du temps.
10. Une affaire de famille, de Hirokazu Kore-Eda (2018)

Une affaire de famille s’ouvre sur une séquence de vol à l’étalage signifiante : un père et son fils mènent leur petite opération criminelle de concert, selon un protocole bien rodé. De retour chez eux, la débrouillardise continue avec le reste de la famille. Les corps s’empilent et interagissent de manière astucieuse, répondant d’un ensemble de règles fixées en marge de la société. Tout est affaire d’illusion pour ce foyer rapiécé, qui récupère ses membres par hasard et pense réchapper au monde du dessus, celui des taxes et des institutions. Hirokazu Kore-eda documente ce système alternatif sans pathos, analysant par là même les contradictions d’un monde où l’illégalité constitue parfois la seule modalité d’existence collective. Refusant la caricature sociale, le japonais questionne également en profondeur les conditions de légitimité du lien familial et la violence normative de l’État, pour une Palme d’or méritée.
9. A Ghost Story, de David Lowery (2017)

Un grincement, un drap blanc à taille humaine, deux trous percés pour y figurer des yeux. Certains verraient dans cette représentation archaïque la marque d’un cinéma minimaliste, et l’on ne pourrait leur donner tort : David Lowery se suffit de peu pour donner vie à ses fictions, y compris lorsqu’elles comprennent des dragons ou, comme son troublant A Ghost Story, des fantômes. Cette économie d’effets est en réalité trompeuse, puisqu’elle permet au metteur en scène, en désencombrant au plus ses plans, d’y articuler un raisonnement complexe autour des plus grandes questions de l’existence. Le temps, la vie, la mort, ce qui reste après, le sens de toute cette machination cosmique et spirituelle : Lowery fait du spectre le porte-étendard de ces mystères, l’aventurier d’une traversée qui lui ressemble. Mutique, d’une grâce surnaturelle et d’une retenue bouleversante.
8. Interstellar, de Christopher Nolan (2014)

2001, Solaris, La Guerre des étoiles : Christopher Nolan rend hommage aux classiques de la science-fiction qui ont bercé son enfance avec Interstellar, son odyssée de l’espace à lui. Nolan la veut forcément crédible, lui, l’obsédé du concret, et fonde son blockbuster sur les travaux du physicien Kip Thorne pour que les astres, trous noirs et autres phénomènes spatiaux évoqués par le script aient l’air plausibles. Le réalisateur fait toutefois une entorse à son programme réaliste, et pas des moindres, en joignant à celui-ci la couche sentimentale qui lui manquait jusqu’alors – traduite à l’écran par la relation à distance entre un père cosmonaute et sa fille, restée sur Terre. Ce grand périple visant à sauver les restes de l’humanité se mesure ainsi à deux échelles : celle des constellations, leur beauté infinie imprimée sur pellicule IMAX, et celle du parent, hanté par un amour inaltérable. Question grandiose, Nolan n’a – à ce jour – pas fait mieux.
7. The Grand Budapest Hotel, de Wes Anderson (2014)

C’est un peu comme si tout ce qui définissait son auteur depuis quinze ans trouvait sa forme la plus accomplie. Wes Anderson, le grand maniaque des plans symétriques, le marionnettiste aux castings les plus prestigieux du monde, le poète qui dédie ses vers aux marginaux et petits héros, construit un récit à la hauteur de l’édifice qui prête son nom au long-métrage : un scénario gigogne – quatre époques emboîtées, autant de formats d’image différents – pour restituer l’histoire d’un concierge emblématique dans une République d’Europe centrale inventée de toutes pièces. Anderson y perfectionne sa réalisation distinctive, compositions au cordeau et palettes pastel, mais aussi sa plume mélancolique, qui dissimule sous les dorures d’un palace fastueux la conscience aiguë que tout objet de splendeur finit généralement en ruines. The Grand Budapest Hotel, son chef d’œuvre définitif.
6. Parasite, de Bong Joon-ho (2019)

Comme son compatriote Park Chan-wook, Bong Joon-ho a tenté l’expérience hollywoodienne après être devenu la mascotte de la nouvelle vague sud-coréenne. Comme Park Chan-wook, les courbettes au marché américain n’ont malheureusement pas produit grand-chose de mémorable. Et comme Park Chan-wook, le retour en Corée s’est soldé par un miracle. Bong Joon-ho propose ici de ramener la lutte des classes, son thème de prédilection, à une villa bourgeoise dont prend subtilement possession une famille pauvre. Entre ces quatre murs : une guerre des mondes sociale, économique et spirituelle, que le cinéaste inscrit dans la géométrie du lieu grâce à une maîtrise sidérante de l’espace. Parasite signale chaque rapport de force et tentative de transgression par une composition méthodique de ses plans, un découpage millimétrée et implacable, un tempo incisif. Si Memories of Murder n’existait pas, Bong Joon-ho aurait signé là sa plus grande contribution au septième art.
5. Once Upon a Time… in Hollywood, de Quentin Tarantino (2019)

Lors d’une scène de Once Upon a Time… in Hollywood, peut-être sa plus formidable, Quentin Tarantino cadre dans un même plan l’assassin avéré de Sharon Tate et un cascadeur sur le retour, tout droit sorti de son imaginaire. Le premier menace le second en braquant une arme sur lui, l’autre se suffit de mimer le geste avec son doigt, hilare. C’est le choc des réalités, et toute la superbe du long-métrage qui perfore subitement l’écran. L’histoire, celle des faits, se confronte au fantasme, à la vision rêvée d’une époque révolue, d’un Hollywood disparu et de ses mythes qui ne prennent pas la poussière – du moins, aux yeux du réalisateur. Le film porte bien son nom : un conte de cinéphile pour cinéphile, contemplatif et idéalisé, porté par un tandem de comédiens aussi magiques que le sourire candide de Tate observant ses propres exploits dans une salle de cinéma. Si Tarantino voulait s’arrêter là, il pourrait.
Vous pouvez retrouver la critique du film ici.
4. La La Land, de Damien Chazelle (2017)

Ses premières minutes – une fanfare improvisée par des automobilistes sur une portion d’autoroute bouchée – tendent à confirmer que Los Angeles est bel et bien la capitale des rêveurs, le coin de tous les possibles, où les projets ambitieux de deux amoureux pourraient se concrétiser. Mais ce n’est pas leur ascension sirupeuse que chante La La Land, le film de Damien Chazelle se plaçant plutôt du côté de la réalité, de l’amertume et des désillusions. Il y a certes des effusions de couleurs vives, des numéros de danse jubilatoires, des chants beaux à en pleurer, des scènes entières où le fantasme prend le pas sur le rel, mais Chazelle ramène peu à peu ses personnages à terre, croquant un portrait tragique mais lucide de la cité des anges et signant au passage un hommage explosif à l’œuvre de Jacques Demy.
3. Blade Runner 2049, de Denis Villeneuve (2017)

Plus que de produire son lot de suites aux franchises cultes, cette décennie a largement témoigné de sa passion pour les retours tardifs – que les anglo-saxons ont eu le temps de baptiser « legacyquels ». Parmi les reprises que peu avaient vu venir, celle de Blade Runner se pose là. Ridley Scott étant occuper à ressusciter ses autres chefs d’œuvre, le britannique passe la main au canadien Denis Villeneuve pour étendre les frontières métaphysiques du film originel. Les trente ans qui séparent les deux opus sont mises à profit : Blade Runner 2049 appréhende ces trois décennies comme un mystère à élucider et trouve ses réponses auprès de vieux héros, comme il prend le temps de mesurer la décrépitude du monde futur. Le temps, justement, Villeneuve le dilate au point que le spectacle tourne à l’abstraction, rangeant cette machine à cent-cinquante millions de dollars dans la case des anti-blockbusters, ces mastodontes distancés des canons hollywoodiens classiques. Quant à la forme, le réalisateur la coordonne au néant existentiel de ses personnages, homme ou androïde, peut-être bien les deux.
2. Inception, de Christopher Nolan (2010)

Remplissant allégrement les coffres de la Warner avec sa trilogie Batman, son instigateur s’est vu récompensé par le financement de projets plus personnels entre chaque épisode. Après The Dark Knight, Christopher Nolan s’est donc permis de parachever l’un des scripts qu’il traînait depuis une dizaine d’années et dont le principe n’est pas sans rappeler le Paprika de Satoshi Kon : dans Inception, des braqueurs infiltrent le subconscient de leurs victimes. Ludique, le concept d’exploration onirique permet à Nolan de concevoir quelques images paradoxales, de servir des segments d’action à la James Bond – l’une de ses franchises de cœur – et d’enrouler ses obsessions de scénariste autour d’une intrigue de thriller retorse. Mais le réalisateur impressionne (et émeut) surtout lorsqu’il envisage l’esprit humain comme le plus fantastique des plateaux de cinéma, où ses personnages (changés en réalisateur, producteur, acteurs, etc.) brodent des bouts de fiction pour atteindre leur objectif. Le grand spectacle cérébral des années 2010.
1. Mad Max : Fury Road, de George Miller (2015)

Un aller-retour en grosse cylindrée à travers les ruines du monde, et George Miller envoie balader dix, vingt, trente ans de blockbusters. L’on pourrait résumer Fury Road à ce simple constat, mais ce serait manquer d’évoquer la puissance de cet opus inespéré, semi-reboot d’une saga refermée depuis belle lurette et revenue à l’ère dangereuse du grand formatage hollywoodien – quelques semaines avant la vague nostalgique des Jurassic World et Star Wars VII. Miller prétexte honorer le principe de réinvention qui a toujours motivé les suites de Mad Max pour revoir les fondamentaux : une narration épurée au maximum, réduite à une suite de mouvements brusques, de cliquetis synchronisés et de regards éclairs, formant un concert dantesque où se confondent le sable, les flammes, le sang et la transpiration. Pour en mettre plein les mirettes, aussi, Fury Road offrant les panoramas apocalyptiques les plus époustouflants jamais vu dans une salle de cinéma.
