Pauvres Créatures, cadavre exquise [Critique]

Moins Frankenstein que Barbie, le nouveau film de Yórgos Lánthimos se veut conte philosophique et féministe, porté par une Emma Stone habitée.
Ramenée à la vie après s’être suicidée, le cerveau de Bella Baxter est remplacé par celui de son enfant à naître. Elle a désormais soif d’apprendre et veut découvrir le monde.
Emma Stone se jette à l’eau. Littéralement, au début de Pauvres Créatures. La voilà morte pour un quart de seconde. Le plan suivant, l’actrice titube dans le couloir d’un manoir, la mine béate. Son triste sort a été rompu par un savant fou qui ne s’est pas gêné de ressusciter la défunte et d’échanger son cerveau avec celui de l’enfant qu’elle portait au moment de son suicide. Bella Baxter, de son nouveau nom, se meut de ce fait comme un nourrisson dans un corps d’adulte, secrètement élevée par un scientifique possessif à la gueule en biais. Mais surprise : malgré sa base fantastique, le nouveau long-métrage de Yórgos Lánthimos est moins Frankenstein que Barbie. Au stéréotype funeste du revenant, le réalisateur privilégie celui de la poupée catapultée dans le vrai monde, cruel et injuste, forcément, et espère que l’attitude décalée de son personnage le révèle comme il se doit. Seulement, Pauvres Créatures trébuche au même endroit que le film de Greta Gerwig en généralisant l’altération. La faute au trop-plein de couleurs, au jeu à contre-temps du casting (Mark Ruffalo est particulièrement doué dans ce registre), aux lentilles déformantes dégainées à tort et à travers qui, cumulés, banalisent les soubresauts burlesques de l’ex-morte, tordue comme les autres. Ses recommandations éthiques et philosophiques, déballées sans retenue à tout venant, font néanmoins mouche grâce à la performance habitée de Stone, de toutes les scènes. Ses yeux naturellement écarquillés et son timbre grave n’ont jamais aussi bien servi à la comédie. Le corps aussi, que ce récit rocambolesque établit en objet de premier plan : sectionnée par son père de substitution, zieutée par les mâles qui rôdent autour, il est sujet de réappropriation de la chair dans ce conte féministe, qui fait lâcher à Lánthimos ses tocs kubrickiens pour de ravissants excès gilliamesques.
Le cinéaste grec donne encore dans le travelling fluide et le symétrique, mais l’effet de leur déploiement ne compte plus comme argument de l’ambiance clinique à laquelle il était attaché – et sous laquelle se rangeait la totalité de ses films anglophones. Les figures de style sont instantanément rattrapées par l’humour, complétées par les gesticulations de Bella, donnant lieu à une danse permanente où la caméra rebondit sur le visage de la comédienne puis recule, en zoom et dézoom, la resituant dans le décorum. En l’absence d’équilibre entre le discours et la forme foisonnante, ce qui de toute évidence n’était pas une priorité, Pauvres Créatures produit énormément : costumes bariolés, accessoires excentriques, prothèses boursoufflées, horizons artificiels, « bonds furieux », etc. Bella Baxter (et ses injonctions hilarantes) s’y noie une deuxième fois mais, avant de succomber, tourne ses envies destructrices en directions des murs extérieurs (conjugués au masculin, pour l’essentiel). C’est ce qu’on appelle une émancipation. Et c’est aussi, en filigrane, un changement de régime dans l’écriture lanthimosienne : les figures allégoriques se déverrouillent, l’humiliation n’est plus punitive mais joyeusement revendiquée et le grotesque, naguère utilisé pour dénoncer le monde, devient l’arme de celles qui s’y débattent. Exit le sadisme conjugalisé de The Lobster ou la fable némésienne de Mise à mort du cerf sacré : ici, la métaphore accouche d’un monstre libre, qui bouscule la grammaire du réalisateur comme celle de la morale bourgeoise. Ce qui vacille dans ce carnaval fuchsia, ce ne sont pas seulement les cadres, mais les normes, les hiérarchies, les lois de la bienséance et de la croissance personnelle. Bella ne cherche pas à s’élever, ni à se corriger : elle apprend, jouit, bouscule, dédaignant toute trajectoire de reconquête morale. L’utopie n’est pas à la sortie du tunnel, elle est dans le débordement. Et dans ce geste furibond, radicalement indiscipliné, Lánthimos signe peut-être son long-métrage le plus vivant – précisément parce qu’il est le plus incernable.
