Past Lives – Nos vies d’avant, amour au passé [Critique]

La réalisatrice Celine Song suit les retrouvailles de deux amis d’enfance que la vie a séparé pendant vingt ans. Un premier film autobiographique et romantique.
Nora et Hae Sung, deux amis profondément liés, se séparent après que la famille de Nora émigre de Corée du Sud. Vingt ans plus tard, ils sont réunis pour une semaine fatidique alors qu’ils affrontent les notions d’amour et de destin.
Des rencontres déterminantes, comme programmées par le destin. Les coréens ont un mot bien à eux pour cela, l’in-yun. Les personnages de Past Lives s’y accrochent pour discuter de leur relation sans s’effondrer de regret. Séparés alors qu’ils n’étaient que des mômes, Hae Sung et Na Young (renommée Nora) se retrouvent plus tard grâce aux réseaux sociaux. Entre-temps, ils se sont manqués. Mais pas assez pour que ces retrouvailles, par écran interposé, résiste à la distance. Douze années doivent encore filer pour qu’ils s’autorisent, enfin, à respirer le même air. Grâce à la narration, les deux ne se quittent jamais très longtemps. Les ellipses dissimulent leur vie respective de chaque côté du Pacifique, et leurs expériences individuelles n’existent que dans leurs dialogues polis, un peu maladroits. Lui a poursuivi ses études dans leur Corée natale, vit toujours chez ses parents, fréquente de vieux camarades ; elle a émigré avec ses parents vers le Canada et vit le rêve américain à fond, embrassant une fructueuse carrière de dramaturge. Celine Song se représente dans ce premier film : écrivaine elle aussi, avant d’être cinéaste, la réalisatrice partage l’itinéraire de son héroïne. Ses origines coréennes, comme son éducation américaine, elle les remet en perspective par la confrontation de ces deux tourtereaux qui aiment à souligner ce que leur nationalité leur accorde de différence. Un thème qui, abordé avec une légèreté plaisante, offre préalablement au long-métrage des contours de comédie romantique. Le tout premier plan, dans cette veine, présage une enfilade de clichés typiques du genre : la répartition des comédiens dans le cadre prédit un triangle amoureux, tandis que le couple asiatique bavarde aux côtés d’un autre homme, caucasien, tenu à l’écart. Une fausse piste. Mais cette image inaugurale ne ment pas sur l’attraction des protagonistes, qui malgré le temps et la distance se pourchassent mutuellement sans vraiment se le dire.
La caméra est calquée sur leur caractère pudique. Elle ne bouge que lorsque Hae Sung et Na Young traversent ensemble les coins touristiques de New York. Même là, face à l’écrasante architecture de la métropole et ses monuments, son œil capture avec une sobriété désarmante. Il lui faut cependant se rapprocher des acteurs pour atteindre le cœur de son sujet, lorsque, suffisamment près d’eux pour mesurer ce qui les sépare, la mise en scène engendre des hors-champs. Past Lives se révèle être un film d’absence, d’espace inoccupé. Les personnages apparaissent et disparaissent à tour de rôle. Autour d’eux, le monde tourne, continue de s’aimer – la populace new-yorkaise est ici exagérément infestée d’amants – et, dans le flou, ébauche ce qui aurait pu advenir de ces anciens camarades. Ceux-ci se rassurent autant qu’ils se condamnent en pensant à voix haute ce qu’ils auraient pu partager dans une autre vie. Mais à l’instar du chef d’œuvre romantique In The Mood For Love, dont la pureté a plausiblement motivé la réalisation de Celine Song, le film tangue moins vers l’idée d’une frustration générale que d’une mélancolie amère, combattue par un splendide jeu de théories visant à déterminer pourquoi ces deux âmes sont à ce point liées. Les prestations de Greta Lee et Teo Yoo ne trahissent en rien cette poésie caractéristique du cinéma asiatique. Leur alchimie, même si contrariée par les non-dits et les rictus gênés, donnent de la valeur au vide qui les submerge quand l’un d’eux échappe à l’œil de la caméra. Un vide obturé par les résonances de ce qui n’a pas été, le grain d’une photographie chaleureuse et la bande originale atmosphérique de Christopher Bear et Daniel Rossen. Autobiographique et intime, hanté par la fatalité et les rappels d’événements antérieurs, Past Lives découle d’une maîtrise étonnante qui nous ferait presque oublier qu’il s’agit d’un premier long-métrage. On en a vu des moins charmants – et rarement des plus beaux.
