Euphoria (Saison 3), à l’ouest rien de nouveau [Critique]

Des santiags, des revolvers, des opioïdes et des néons plein les yeux : Euphoria ose le western pour sa troisième saison, brûlante et carnassière.
Cinq ans après le lycée, Rue, Cassie, Nate et les autres s’enfoncent dans un quotidien fait de trafics, de dettes, de prostitution déguisée et de rêves de richesse. Des frontières mexicaines aux villas californiennes, leurs trajectoires composent le portrait d’une jeunesse américaine lancée dans une fuite sans horizon.
« C’est cowboys contre indiens. » Sam Levinson se sentait de le clarifier au bout de trois épisodes, au cas où certains auraient manqué les chapeaux, les santiags, les revolvers, les sonorités morriconiennes ou le désert dans lequel prend place la troisième saison d’Euphoria. Sa chronique sur la jeunesse américaine, jusque-là retranchée dans les couloirs d’un lycée de banlieue et sa périphérie, s’en réveille bien loin. Et en même temps, très près. Cette mutation westernienne, aidée par un saut temporel de cinq ans dans la fiction et de quatre ans pour ses spectateurs, le showrunner la rend tout à fait cohérente en se reportant aux enjeux primitifs de son œuvre : ses personnages brûlaient déjà d’une fièvre de conquête, assoiffés de liberté, de reconnaissance et de sensations, lancés dans une course que l’exiguïté de l’école rendait d’autant plus féroce. Encore ces murs les protégeaient-ils sans qu’ils le sachent. Adultes, les voilà lâchés dans une Californie qui leur accorde tout ce qu’ils réclamaient, l’horizon, l’espace, le droit de se réinventer, la certitude que tout reste possible. Mais cette Californie est aussi celle que le genre a toujours mis en scène comme la fin de la route, le bout du continent où la promesse de grandeur bute contre le Pacifique. Ainsi, au cours de cette nouvelle salve d’épisodes, les protagonistes perpétuent la ruée des pionniers d’il y a deux siècles, aussi avides et aussi aveugles qu’eux, dans un pays qui n’a plus d’or sous la terre et qui ne leur laisse, en guise de gisement, que ce qu’ils transportent avec eux. L’une convoie des opioïdes dans ses intestins à travers la frontière mexicaine. L’autre photographie sa nudité pour éponger les dettes d’un mariage en toc. Une troisième loue sa compagnie à des hommes fortunés qui financent ses toiles et son appartement. Toutes vendent la même chose, sous des comptoirs différents. Le corps, toujours le corps : on creuse en soi-même faute de terre à conquérir.
Il suffit de voir comment le changement de format redistribue soudainement les personnages dans le plan pour comprendre que Levinson sait exactement ce qu’il fait. Le VistaVision, ratio panoramique que le septième art hollywoodien réservait aux grandes fresques de plein air, revenu en force l’an passé (The Brutalist, Une bataille après l’autre, Bugonia), produit ici un effet d’écrasement : les silhouettes rétrécissent à mesure que le paysage s’étire autour d’elles, vaste allégorie de leur insignifiance. Un renversement pour la série, jamais effrayée par l’emphase ni les symboles clignotants, laquelle cadrait précédemment ses acteurs de si près que le monde autour d’eux disparaissait, la moindre larme comme un événement cosmique. Désormais, ce monde déborde de partout et le cadre l’accueille sans broncher : le désert de Chihuahua, les arrière-cours pavillonnaires de Los Angeles, les enseignes lumineuses de Hollywood, les villas dont le luxe sonne creux. Des décors moins californiens que mythologiques, par quoi la troisième saison confirme encore son allégeance au western, en traitant ses lieux comme le genre a toujours traité les siens, non pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils évoquent. Même principe pour les êtres et les situations : chacun se fige en archétype, de l’héritier velléitaire qui laisse péricliter le domaine paternel à la femme fatale recyclée en bête des réseaux, tandis que les intrigues ressuscitent les grandes scènes de l’Ouest. Mais ces mythes miniatures ne valent pas pour eux-mêmes. Le western les a toujours mobilisés pour dire une seule chose, l’Amérique, son histoire et ses légendes mêlées. Pour en dresser le diagnostic, en somme. À bien y regarder, Euphoria n’a jamais traité que de cela. Sa peinture de la jeunesse était déjà un portrait du pays, de ses appétits et de ses ravages, et la troisième saison ne fait qu’en élargir la focale, troquant le microcosme du lycée contre tout un imaginaire national. Un western, donc, et un vrai, jusque dans sa façon de se tourner vers le ciel.
