Bugonia, miel noir [Critique]

Jesse Plemons et Emma Stone excellent dans cette fable noire sur fond de paranoïa contemporaine, nouveau bijou du réalisateur grec Yórgos Lánthimos.
Deux jeunes hommes obsédés par les théories du complot kidnappent la présidente d’une grande entreprise, convaincus qu’elle est une extraterrestre déterminée à détruire la planète Terre.
Outre le fait d’alimenter quasiment à elle seule le curriculum de l’irrésistible Emma Stone, la filmographie de Yorgos Lanthimos s’est très vite mise à tourner autour de la même obsession : la claustration. Généralement celle de corps assignés à des espaces clos, régis par des lois arbitraires dont l’absurdité interdit toute échappatoire. Bugonia charge cette fascination d’un poids politique que les précédents travaux du réalisateur grec maintenaient à distance. Le film s’échafaude sur une dichotomie spatiale établie dès son amorce : d’une part, une ferme décatie de l’Amérique profonde, murs jaunâtres suintant une crasse qui semble avoir débordé des ruches du jardin ; de l’autre, les bureaux vitrés d’un conglomérat, surfaces lisses et mobilier design derrière lesquels se perpétue une violence plus abstraite. Un antagonisme qui dépasse le décor pour dessiner les coordonnées mentales de deux délires que tout destine à la collision. Lanthimos, qui adapte ici le film sud-coréen Save the Green Planet!, ne perd jamais de vue que son véritable sujet réside moins dans l’intrigue de kidnapping que dans l’impossibilité radicale de la communication, l’effondrement d’un langage commun qui rendrait le dialogue encore pensable. L’enlèvement d’une dirigeante de l’industrie pharmaceutique (extraordinaire Emma Stone) par un apiculteur persuadé que les élites mondiales appartiennent à une espèce extraterrestre (Jesse Plemons, tout aussi épatant) fournit surtout un cadre d’observation à une guerre idéologique opposant le complotisme digital et le capitalisme autoritaire, deux pôles dominants de l’espace médiatique contemporain, condamnés à ne se croiser que dans la brutalité. La mise en scène traduit cette aporie avec une rigueur glaçante : les cadres, d’une ampleur inhabituelle, font de la maison – lieu principal de ce presque huis clos – un vivarium filmé depuis l’extérieur, ses occupants ramenés à une condition de spécimen. Cette distance entomologique engage une position claire : montrer deux pathologies symétriques sans accorder à l’une ou l’autre le privilège de la légitimité, privant le spectateur de tout point d’appui identificatoire.
Le piège serait de croire que cette architecture implacable fige le film dans la démonstration. Bugonia se métamorphose sans cesse, glissant d’un régime à l’autre avec une fluidité qui participe de son inconfort : la comédie noire aux dialogues acérés cède au thriller quand la violence surgit sans préavis, frôle le body horror quand les corps se retrouvent ligotés, entaillés, soumis à des sévices que la caméra enregistre sans ciller, avant d’embrasser une dimension cosmique qui élargit brutalement la focale. Cette hybridité générique mime l’éclatement d’un monde où le comique et l’horrifique cohabitent dans une promiscuité obscène. Les abeilles au dehors, dont l’effondrement des colonies nourrit l’obsession du protagoniste, y figurent logiquement la métaphore d’une civilisation sourde aux signes de sa propre extinction. En cela, Lanthimos rejoint une tendance du cinéma américain récent, celle qui voit des auteurs affronter frontalement la maladie de l’époque : Eddington d’Ari Aster (ici producteur), western chaotique sur une Amérique en décomposition ; Civil War de Garland, qui conçoit la guerre civile comme faillite terminale du politique ; Une bataille après l’autre de Paul Thomas Anderson, chronique du basculement autoritaire étatsunien. Des œuvres qui partagent le diagnostic d’une société fragmentée en bulles hermétiques, alimentées par leur propre rage. Lanthimos s’y inscrit tout en poussant le pessimisme plus loin encore : là où ses contemporains laissent parfois filtrer une lueur, un sursaut de conscience, Bugonia verrouille méthodiquement toutes les issues. Le repli identitaire et le durcissement sectaire y mènent inexorablement à la déshumanisation, le cynisme habituel du cinéaste trouvant ici un terrain d’une fertilité rare. Le long-métrage donne alors à voir un monde où la pensée critique a définitivement abdiqué, laissant face à face deux formes de folie se nourrir mutuellement dans un huis clos devenu planétaire, une impasse dont Lanthimos accompagne l’asphyxie avec une fermeté formelle aussi impressionnante qu’éprouvante.
