The Walking Dead (Saison 10), série en décomposition [Critique]

En léthargie depuis de nombreuses années, The Walking Dead a laborieusement traîné son intrigue au long d’une dixième saison, complétée de six épisodes bonus.
Après l’attaque des Chuchoteurs ayant fait plusieurs morts, Michonne, Daryl et les autres survivants sont déterminés à se venger. L’aide de Negan, ancien ennemi du groupe, pourrait être décisive.
Que reste-t-il de The Walking Dead ? Dix saisons après son lancement sur petit écran, la question caresse amèrement les consciences et, si l’on sait que le programme s’achèvera (enfin) au terme d’une onzième grande garnison d’épisodes, voilà déjà six ans (pour les spectateurs les plus indulgents) qu’il patauge et se fatigue. Au commencement pourtant, le sérieux de mise prédisait un futur glorieux à la nouvelle poule aux œufs d’or de la chaîne AMC – la même qui a produit Mad Men et Breaking Bad. Une distribution solide, une mise en scène réfléchie sous l’égide de Frank Darabont et le postulat toujours bienvenu, bien que peu récent, de privilégier la psychologie des vivants aux déambulations de ceux qui ne le sont plus. La structure s’est progressivement effritée, succombant au manque flagrant d’inspiration et à un divorce douloureux avec le comic book originel, ne pouvant que déboucher sur une dixième saison difforme et fragile. La série a fini par ressembler à ses revenants : une entité boiteuse, souvenir d’un autre temps plus agréable, défiguré par les années.
Les derniers rescapés de l’ère Darabont continuent de hanter l’intrigue, tant bien que mal, pris dans un étau narratif qui semble vouloir leur nuire. Laminés à tour de rôle, ils incarnent désormais une forme de résistance passive à une mécanique scénaristique en roue libre. Le propos s’est peu à peu évaporé dans les limbes de sous-intrigues étirées, de détours fumeux et de confrontations artificielles, dominées par des figures ennemies aussi peu menaçantes que leurs accessoires en latex. Le gang des Chuchoteurs, antagonistes mythifiés par la bande dessinée, n’auront été qu’un jalon de plus dans un parcours déjà bien trop long, recyclés sans conviction, privés de cette charge violente, de cette acuité tragique que leur conférait le matériau d’origine. La multitude de personnages s’est muée en une enfilade de silhouettes vides, déplacées mécaniquement d’un décor à l’autre pour masquer l’évidente déliquescence du récit. Pire : le show s’est permis de jouer les prolongations, ajoutant six épisodes dits « bonus », produits dans l’urgence, comme autant de pansements sur une plaie béante. Le résultat tangue entre résurgence nostalgique – une tentative malhabile de raviver le « bon vieux temps » – et perte de temps pure et simple. Jusqu’ici, la série n’avait jamais autant flirté avec l’amateurisme.
Malgré son agonie manifeste, The Walking Dead continue d’exploiter certaines ressources que l’on croyait inépuisables : le magnétisme roublard d’un antagoniste réhabilité, les regards ombrageux d’un mutique endurci, et cette poignée de seconds rôles que l’on s’étonne de voir encore graviter, comme épargnés par la grande faucheuse narrative. Le scénario a beau les malmener, le casting tient bon. L’on devine malgré tout, dans cette constellation d’interprètes, une forme d’enthousiasme résiduel, un engagement presque joyeux, perceptible à des lieues. Les départs s’accumulent (l’ex-figure de proue, Andrew Lincoln, a pris la tangente depuis longtemps, bientôt suivie par Danai Gurira) mais les survivants d’Alexandria continuent de s’agiter avec zèle sous la houlette de la nouvelle capitaine, Angela Kang, collaboratrice de longue date fraîchement adoubée showrunner. Côté technique, un léger frémissement : l’image gagne en relief, les décors retrouvent un éclat automnal que l’on croyait perdu, sans doute grâce à un renouvellement de caméras. Par instants, le spectre des premières saisons réapparaît sur la pellicule, comme un écho lointain, vibrant à la corde sensible des fidèles. Faudrait-il y voir l’annonce d’un sursaut ? Peut-être, à défaut de rédemption, l’espoir d’un atterrissage convenable pour cette série tantôt vivante, tantôt morte, désormais réduite à errer quelque part entre les deux.
