Disclosure Day, rien que la vérité [Critique]

Le « roi du divertissement » retourne à la science-fiction avec Disclosure Day, moins intéressé par les petits hommes verts que par notre capacité à encaisser leur existence.
Une présentatrice météo aux perceptions inexplicables et un lanceur d’alerte en cavale s’allient pour révéler au monde un secret enfoui depuis des décennies : l’humanité n’est pas seule. Mais à mesure que la vérité approche, une question supplante le complot : sommes-nous seulement prêts à l’entendre ?
The Fabelmans, précédent long-métrage de Steven Spielberg, semi-autobiographique, s’achevait sur la reconstitution romancée de sa rencontre avec John Ford, lequel lui filait un conseil lapidaire : « quand l’horizon est au milieu, c’est chiant comme la pluie. » À la suite de cette entrevue avec son idole, le jeune avatar de Spielberg s’en allait au loin, sourire aux lèvres et démarche assurée, paré pour l’immense carrière qu’on lui connaît, avant que la caméra ne modifie son axe dans un soubresaut méta, son objectif maintenant braqué vers le ciel. Pour décentrer l’horizon, bien sûr. Un geste qui, rétrospectivement, s’est trouvé à habiller une large part de sa filmographie, l’élève suivant à la lettre les directives de son maître à filmer tout en y projetant sa propre fascination pour les étoiles et ce qu’elles peuvent bien receler. Ce même geste ascendant, Disclosure Day prévient qu’il ne le répétera pas, quoiqu’il marque le retour du réalisateur à la science-fiction : une rafale de coups portés directement à la caméra, dans la fureur d’un match de catch dépeint en vue subjective, plaque immédiatement l’appareil au sol. Pas le genre à maltraiter son matériel sans avoir une ou deux bonnes idées derrière la tête, Spielberg ménage ce matraquage afin de régler plusieurs affaires d’une traite. L’une d’elles consiste à planter le climat par le ring et l’hystérie des gradins, miniature d’un monde au seuil d’un troisième conflit mondial et qui acclame sa propre fièvre. Une autre, plus décisive sans doute, est géométrique : l’inclinaison symbolique qui, au dernier plan de The Fabelmans, haussait l’œil de la caméra se renverse ici, vers le bas, vers nous. Si le « roi du divertissement » engage ainsi une conversation (forcément attendue) avec ses anciens travaux, il en oriente cette fois le regard en direction de la Terre, partant d’un phénomène venu d’ailleurs pour mieux sonder ce qui nous occupe ici-bas.
De là, Spielberg échafaude un faux film d’extraterrestres et un vrai thriller spéculatif, coulé dans le moule des grands films paranoïaques des seventies, mais dont l’attirail complotiste – dossiers classifiés, taupe en cavale, surveillance de masse, agents en costard sombre – se trouve sournoisement débranché de son objet. C’est que le secret à percer importe moins que ce qu’il retarde, la seule question qui démange le film, celle de la capacité de l’humanité à soutenir le choc d’une telle vérité. D’où ce culot : l’existence des aliens, le film la tient pour acquise et n’en fait qu’une moindre révélation, liquidant le suspense du dehors (la soucoupe à faire jaillir du ciel) pour laisser poindre l’inquiétude du dedans (ce que pareille certitude ferait des hommes). Une inquiétude que le réalisateur, humaniste obstiné s’il en est, dépose chez ses antagonistes, sortes de men in black redoutant l’effondrement de l’humanité par défiance envers l’espèce. Autant dire que Disclosure Day dédaigne toute neutralité, et le débat avec elle, dans la continuité d’un cinéma qui, sans rien ignorer de la noirceur du monde, penche toujours vers la lumière. Cette confiance en l’autre, Spielberg la porte au point de s’inscrire en personne dans sa fiction sous les traits d’un protagoniste chargé d’orchestrer la divulgation, double à peine voilé jusqu’au foulard qu’il porte au cou. Orchestrer, ou mettre en scène : encore et toujours, le cinéaste tient la mise en scène pour le seul moyen de donner consistance à l’invisible – et donner à croire. Ici, qu’une humanité dispersée (par les langues, les nations, les croyances) peut se rejoindre. C’est le mouvement qui commande tout entier ce trente-sixième long-métrage, la convergence, le nouage de deux fuites menées de front, celle d’un lanceur d’alerte et d’une présentatrice météo soudain dotée de dons inexplicables, que le montage parallèle voue à se rejoindre à leur insu, aimantées par une évidence qui les précède.
