Les meilleurs films de 2024 [TOP]

Des vers des sables, des filles rebelles, des vampires sexuels, des réalisateurs obsédés : que retenir de cette année de cinéma ?
Les rédacteurs se prêtent à l’exercice du top de fin d’année avec la sélection des dix meilleurs longs-métrages (et quelques mentions honorables) sortis dans les salles obscures, en streaming ou directement dans les bacs à DVD en 2023.
Mentions honorables
- Conclave, de Edward Berger
- Nosferatu, de Robert Eggers – critique ici
- Furiosa : Une saga Mad Max, de George Miller – critique ici
- Sans jamais nous connaître, de Andrew Haigh
- Hayao Miyazaki et le Héron, de Kaku Arakawa
10. The Bikeriders, de Jeff Nichols

Kathy aime Benny, Benny aime Kathy. Mais Benny aime aussi ses copains du club de moto, avec lesquels il sillonne les routes du Midwest, à cheval sur des engins qui comptent plus que leur propre vie. L’existence de ce drôle de triangle amoureux tient du contexte historique : le récit de The Bikeriders se situe dans les années 1960, à une époque où les marginaux constituaient leur religion dans leur coin, par nécessité de croire en autre chose qu’en un pays qui les réprouve – qui plus est, enlisé dans une guerre qui ne tardera pas à lui exploser au visage. Alors Benny, ce jeune gars à belle gueule campé par Austin Butler, croit en la bécane pour ce qu’elle lui offre de liberté, mais également d’appartenance. La mise en scène de Jeff Nichols insiste sur cette contradiction fondamentale, attentive à la construction de cette micro-société en parallèle de la grande qui finit, elle aussi, par compter ses règles. De par sa narration en flashbacks, le long-métrage évoque Les Affranchis, un autre film de gang(sters), mais le cinéaste échappe à une comparaison plus poussée en restant attaché à son style naturaliste qui n’accentue rien : ni la longueur des routes que les motards pensent infinies, ni la gangrène de leurs idéaux par la violence, ni l’amertume laissée par une fuite impossible, et donc un surplace dévastateur.
9. Iron Claw, de Sean Durkin

Dans les années 1960, une série de tragédies liée de près ou de loin au monde du catch nourrit la croyance populaire que la famille Von Erich est frappée par une malédiction. Tour à tour, le paternel Fritz, ancien combattant reconverti en entraîneur, incarnation d’une certaine Amérique sudiste, voit disparaître ses fils dans des circonstances terribles. Tous étaient prédestinés (selon lui) à une grande carrière sportive. En s’emparant de cette histoire véridique, Sean Durkin fait bien état d’un mal qui plane sur cette maison de lutteurs, et ce dernier ne dépend d’aucun phénomène surnaturel : le diable qui étrangle ces garçons bodybuildés, c’est leur père, dont l’emprise toxique sur le foyer – « Iron Claw » se réfère à la fois à celle-ci et à son geste signature sur le ring, transmis aux enfants – amène petit à petit à sa destruction. Durkin lit cette catastrophe à travers les yeux du frère aîné, Kevin, dont le rôle fédérateur et préventif en fait une victime directe et collatérale, puisque consciente (et donc spectatrice) de cet enfer affectif qui sépare les siens. C’est pour Zac Efron, colosse aux muscles hypertrophiés et suintants, l’occasion de fendre la carapace comme jamais au cours de sa carrière, aux côtés d’une distribution toute aussi étincelante – mention à Jeremy Allen White et Harris Dickinson, qui participent au charme de cette fratrie de stars.
8. Challengers, de Luca Guadagnino

Luca Guadagnino s’exerce au triangle amoureux de haut niveau. Plus que la balle jaune que se renvoient ardemment ses personnages, beaux comme des dieux, ce sont les flashbacks de son sulfureux Challengers qui rebondissent sur un présent bien tendu : de part et d’autre du court, deux anciens amis se disputent la finale d’un championnat qui pourrait (re)lancer leur carrière, sous le regard froid d’un troisième (et déterminant) protagoniste – une ex-compétitrice dont les garçons sont tombés amoureux durant leur jeunesse, aujourd’hui épouse et coach de l’un d’eux. Le cinéaste italien ne fait donc pas qu’investir le sous-genre du film de sport, qui l’intéresse à l’évidence pour sa dimension physique (corps en flexion, litres de sueur) et psychologique (trouille de la défaite, pression mentale entre les matchs), en organisant cette rencontre aux airs de revanche. Il creuse là les sillons d’un récit sentimental où le passé rattrape dangereusement le présent et fait du sport un miroir amplifié des relations humaines, un champ donnant sur les failles de participants piégés dans leur propre tournoi intérieur. La bande-son endiablée, d’où émane essentiellement l’atmosphère planante sensuelle du long-métrage, rythme la conjugaison habile entre la tension dramatique du thriller et l’effervescence passionnelle du mélodrame. Une indiscutable victoire.
7. Memory, de Michel Franco

Elle est prisonnière de ses souvenirs, lui ne peut plus en fabriquer. Alors qu’ils assistent tous deux à une réunion d’anciens élèves, elle croit reconnaître en lui l’un de ses agresseurs sexuels du lycée, lui semble confirmer toutes les craintes en la suivant jusque chez elle. Au matin, la lumière du soleil fait s’évaporer le malaise en révélant que l’homme était, lui aussi, en pleine crise. À partir de ce quiproquo troublant, résumant l’incapacité de ses personnages de se connecter au présent, Michel Franco orchestre un rapprochement fragile et inattendu entre deux âmes en dérive. Si la mise en scène pudique fait une qualité substantielle à ce drame mémoriel, segmenté en plans fixes mais non figés, sa première force de frappe réside en l’interprétation sensible de ses comédiens, dont les corps tressaillants communiquent les peines et appréhensions. Jessica Chastain, qui n’avait pas croisé un tel rôle depuis dix ans, compose un jeu complexe de fermeture et d’ouverture à l’autre, traduit en postures gênées. Son partenaire, Peter Sarsgaard, se hisse au même niveau de justesse en embrassant la perte progressive du soi. Sans pathos ni manières, Memory caresse l’intimité bouleversée de leur couple, accompagne cette lente danse entre oubli et résilience, et offre une réflexion empoignante sur le pouvoir de la connexion humaine.
6. Les Chambres rouges, de Pascal Plante

Ses prémisses, scène de procès traçant les contours d’une affaire sordide – le meurtre de trois adolescentes par un tueur en série qui filme ses crimes – en un plan-séquence millimétré, laissent à penser que le thriller de Pascal Plante se bornera à cette salle de tribunal où se racontent des atrocités, et par extension à l’enjeu de la procédure judiciaire : statuer sur la culpabilité de l’accusé. Ce décor austère occupe effectivement les journées de son personnage principal, spectatrice de l’audience, mais Les Chambres rouges accorde tout autant, si ce n’est plus, d’importance à ses nuits passées sur l’ordinateur, à rassembler les pièces du puzzle. L’objet d’étude du metteur en scène québécois, c’est elle, la femme obsédée par le fait divers qui n’explicite jamais ses intentions, et c’est en collant à ses trajets quotidiens, de son appartement au palais de justice, en passant par le dark web, que le long-métrage creuse son sujet central : la propagation d’un mal numérique, presque indétectable de l’extérieur, amplifié par les nouvelles technologies et ce qu’elles permettent de flux d’images. Pour appuyer sa démonstration, le film capitalise sur la performance habitée de Juliette Gariépy, déstabilisante pour son opacité et sa froideur, qui transcende ici l’archétype du pirate informatique avec ce qu’il faut de psychopathie dans les yeux. Un pur film d’horreur.
5. Le Mal n’existe pas, de Ryūsuke Hamaguchi

Dans Contes du hasard et autres fantaisies, son précédent long-métrage, Ryūsuke Hamaguchi révélait le pouvoir magique de la parole : connecter les époques entre elles et, ainsi, permettre la libération des individus. Pour un cinéaste aussi soigneux du dialogue, un tel exposé résonnait comme une simple (mais poétique) clarification sur l’essentialité des mots. Autant dire que, au vu du passif du réalisateur japonais, Le Mal n’existe pas est une œuvre déconcertante. D’abord car la conversation y devient un élément perturbateur et non plus salutaire : une société de tourisme cherchant à s’implanter sur les hauteurs d’un village perdu dans la nature – lequel se débrouille très bien tout seul – envoie deux de ses agents vendre le projet aux locaux. Aussi minutieusement agencée que les travellings silencieux qui plantent le décor forestier, en début de film, la séquence de réunion éveille une violence qui, jusque-là, semblait bannie de ce coin harmonieux. Celle-ci infuse progressivement, et subtilement, chacun des gestes de Takumi, protagoniste dont la routine figurait tout un équilibre entre la vie sauvage et humaine, dans cette fable écologique nourrie de ruptures : en plus du glissement insidieux vers le thriller, Le Mal n’existe pas ose une alternance de point de vue, à mi-chemin, qui proscrit tout manichéisme malvenu.
4. La Zone d’intérêt, de Jonathan Glazer

Des après-midi passés au bord d’une rivière, des enfants qui barbotent dans la piscine, une mutation professionnelle qui se profile : si l’on s’en tient à ses rebondissements, La Zone d’intérêt est confondant de banalité. C’est le but. Jonathan Glazer mène là une nouvelle expérimentation filmique en se préoccupant du quotidien d’une famille allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, embourgeoisée d’un pavillon et son jardin fleuri. Au dessus d’eux, une inquiétante fumée gagne le ciel mais ne trouble personne. En fond, un grondement, superposition de raclements métalliques, hurlements et souffles chauds, comble les silences. Glazer vend la mèche sans tarder pour que le dispositif prenne immédiatement à la gorge : après sa baignade, le père de famille revêt son costume de génocidaire et les traces des abominations d’à côté abondent dans la maison. Des traces, pas davantage, puisque leur source est tenue en hors-champ. Le complexe et toute sa logistique funeste ne s’exposent qu’au travers de leur périphérie, par les murs surplombés de barbelés et cette grande baraque, bourrée de caméras synchronisées que le metteur en scène conçoit en laboratoire : Glazer y passe au microscope l’atrocité morale qui bouffe les lieux.
La critique complète du film ici.
3. Les Grains du figuier sauvage, de Mohammad Rasoulof

Le danger vient de l’extérieur. C’est ce qu’annonce un père de famille à ses proches après avoir été promu juge d’instruction au tribunal de Téhéran, tandis que gronde un mouvement populaire de protestation dans tout le pays. De prime abord, Mohammad Rasoulof ne donne pas tort à ce paternel flippé par la crise qui tient sa femme et ses filles à l’écart du monde : depuis les fenêtres de l’appartement familial, dont il ne s’extirpe qu’au travers d’images documentaires, le cinéaste raconte le climat dans lequel baigne l’Iran, les hurlements de la révolte et le matraquage des autorités, dont les éclats sanguinolents se relaient sur les réseaux sociaux. Mais il y a comme un twist. Ce parent que Rasoulof présente comme un héros de thriller disparaît du champ, le temps que se révèle les véritables dynamiques du long-métrage : le foyer est déjà largement imprégné des tensions du dehors et reconstitue, à l’échelle du cadre domestique, les luttes en cours. Les Graines du figuier sauvage donne alors à voir, avec sa mise en scène étudiée et ses fabuleux comédiens, les manœuvres d’empoisonnement de la population par un autoritarisme qui ne veut surtout pas perdre en pouvoir, et se fait un drame puissant, étouffant, mutant (pour son extraordinaire capacité à se renouveler) et important. Et, de ce fait, un étourdissant moment de cinéma.
2. Dune : Deuxième Partie, de Denis Villeneuve

L’introspection l’obnubilait dans le chapitre d’avant. Denis Villeneuve s’engage avec cette deuxième partie à filmer les secousses intérieures plus brutalement, comme un brasier sur lequel soufflent des décennies de complots, des bruits de couloir mués en cris de ralliement, des hallucinations spatio-temporelles et des envies primitives de vengeance. Moins paralysée par l’austérité des décors, sa réalisation épouse le grondement – spirituel, matériel, mystique, épique – que provoque les pas de ses héros vers leur destin, désormais convertis aux usages locaux. À leur quête chevaleresque, Dune 2 conjoint (enfin) les réflexions passionnantes du bouquin sur le fanatisme, les prophètes de pacotille, les oppresseurs à belle gueule et les légendes préfabriquées. Mais l’exploit le plus étourdissant de cette suite réside, à n’en point douter, dans le fait que le cinéaste canadien orchestre malgré tout un pur blockbuster d’action, son Empire contre-attaque à lui, traversé par une ambition incomparable, ponctué de fulgurances esthétiques, dérivées des hypnotiques Premier Contact et Blade Runner 2049. Un tel souffle épique ne s’était pas fait ressentir dans une salle de cinéma depuis Le Retour du Roi.
La critique complète du film ici.
1. Anora, de Sean Baker

« Ce n’est pas Anora ». Il faudra donc l’appeler « Ani » pour ne pas la fâcher, l’héroïne farouche du dernier long-métrage de Sean Baker. Travailleuse du sexe faisant ses heures dans une boite de nuit new-yorkaise, elle y fait la rencontre d’un jeune russe en vacances, là pour dilapider les comptes en banque de ses parents fortunés. Entre eux, c’est le coup de foudre façon Sean Baker, et lors d’une virée à Las Vegas, les deux se marient. La fièvre de cette longue introduction, le metteur en scène l’épouse sans concession. L’ambivalence qui y règne aussi. Ses longs travellings dans les temples du capitalisme se complètent généralement de plans fixes dans les chambres, où les visages reprennent leur neutralité après les exclamations. Anora ne fait pas mentir la réputation de son auteur, dont le regard impartial et les observations d’une Amérique peu vue au cinéma ont fait de lui un artisan rare : la course à la jouissance de ceux qu’il filme ne déclenche pas de commentaire moralisateur. Le metteur en scène tend presque à l’opposé en cédant à la candeur au même moment que sa protagoniste, avant que le film ne bascule vers la comédie noire sous fond de cavale nocturne, proposition hallucinée que les frères Safdie auraient pu imaginer. Il leur aurait sans doute manquer la mélancolie avec laquelle Baker prend son spectateur de court et confirme la richesse de ce huitième film.
La critique complète du film ici.
