L’Amour au présent, les échos de la vie [Critique]

Florence Pugh et Andrew Garfield forment un couple rayonnant dans L’Amour au présent, chronique sentimentale qui, avec son montage éclaté, navigue à travers le temps.
Almut et Tobias, une cheffe cuisinière prometteuse et un jeune divorcé, voient leur vie changer à jamais lorsqu’une rencontre fortuite les réunit.
Son titre français est quelque peu réducteur en rapport à l’original : We Live in Time est bien une histoire du présent, mais également du passé et du futur – du temps, donc –, lesquels s’entrecroisent sans que le spectateur n’en soit averti. C’est avant tout celle de Tobias et Almut, couple adorable de trentenaires, formé après que la seconde ait renversé le premier sur la route. Une rencontre du hasard, percussive, un pur accident, comme le sont la plupart des scènes sélectionnées par le réalisateur John Crowley pour (dé)construire sa chronique sentimentale. Les allers-retours temporels révèlent rapidement que la jeune femme est atteinte d’un cancer, un autre imprévu. Et un deuxième point de départ narratif : à mesure que le long-métrage développe une chronologie dans laquelle la relation se concrétise à la manière des grandes comédies romantiques (dans la tendresse et la maladresse), une autre apparaît où le foyer endure les affres de la maladie (chimiothérapie, saignements impromptus, méditation sur l’avenir, etc.). Ses deux itinéraires émotionnels, L’Amour au présent ne tend pas tant à les mettre en concurrence qu’à les faire se rejoindre via la spontanéité des actions qui les composent. Pas d’opposition mécanique ici entre les épisodes de bonheur et de malheur vécu par ces héros ordinaires, qui se contenterait d’étouffer leur joie en les ramenant systématiquement au déchirement de l’après, mais plutôt une lecture faussement désordonnée de ce qui fait la vie, par échos. Le film se fait ainsi un exercice de montage bouleversant, qui envisage autant ses raccords comme moyen de rompre qu’en outils pour usurper le temps, et étendre les élans sentimentaux à plus d’une époque.
Avec sa narration anti-chronologique, pas si éloignée du Memento de Christopher Nolan (pour qui le temps est aussi une affaire de premier plan), le long-métrage se permet quelques tours puissants. L’un d’eux, des plus transparents, survient au prologue : un plan qui réunissait les amoureux dans leur chambre, de bonne heure, s’évanouit pour un autre, ombreux, où Tobias constate sa solitude depuis le même lit. Derrière ce jeu des sept différences, l’affirmation formelle (et ici tout à fait saisissante) qu’il existe un monde entre les coupes du montage, qu’il appartient à l’auteur de déployer ou non (Crowley lui donne consistance lorsqu’il juge cela pertinent, soit plus tard), mais dont le poids se fera inéluctablement ressentir. Pour appuyer cette vérité de cinéma et celle de ces beaux personnages, le réalisateur se fait aider de deux comédiens éblouissants : Andrew Garfield, qui après avoir renfilé le costume de l’homme-araignée recroise la route du metteur en scène qui l’a révélé, et Florence Pugh, étoile montante qui n’en finit pas de faire des miracles dans les super-productions du moment (Oppenheimer, Dune 2, bientôt Thunderbolts*) comme chez les indépendants. Entre eux, une alchimie qui irradie chacune des séquences, adoucit les variations de registre, l’emporte sur les plus grossières, mais qui, principalement, nourrit l’authenticité de ce duo romantique et moderne – elle est libre et battante, il est sensible et consciencieux. L’instant présent qui obsède tant le film, c’est également celui où ses acteurs se mettent à nu, quand la caméra se plante à bonne distance et s’imprègne de leur langage. Quand L’Amour au présent imprime un battement fort, mais déjà passé.
