Kraven the Hunter, tirer la chasse [Critique]

Ultime récidive pour Sony, qui torpille un méchant de l’homme-araignée de plus avec Kraven the Hunter, blockbuster bourrin et mal léché.
Fils d’un puissant trafiquant de drogue, Serguei Kravinoff a refusé de marcher dans les pas de son père. Désormais guidé par son sens de la justice, l’homme mène une vie de chasseur, bien décidé à mettre les criminels hors d’état de nuire.
Aux dernières nouvelles, Sony aurait décidé de mettre un terme au carnage. Kraven the Hunter serait ainsi la dernière tentative du studio de faire croire à la pérennité de son univers de super-vilains sans super-héros, après un palmarès remarquable – trois médiocres Venom, un oubliable Morbius et un lamentable Madame Web – et avant un probable reboot. Encore une adaptation de comics à la légère, encore une origin story attendue, encore une opération à plus de cent-millions de dollars qui sent fort le blanchiment d’argent. Cerise sur le blockbuster Marvel : les exécutifs ont cette fois jeté leur dévolu sur J. C. Chandor, un ancien du cinéma indépendant américain, pour se porter garant de cette ultime boutade. Le bonhomme, qui n’avait pas donné signe de vie depuis sa transition (convaincante) vers le cinéma d’action en 2019, rejoint de ce fait la liste de ces cinéastes prometteurs appâtés par les usines à divertissement qui n’ont, à leurs yeux, d’utilité que le nom – placardé au générique comme un label de qualité. Il n’y a pour ainsi dire rien du réalisateur génial de Margin Call et A Most Violent Year dans ce spectacle d’abdominaux huilés, qui réarrange l’histoire de la célèbre némésis de l’homme-araignée pour que cette dernière gagne en sympathie auprès du public. Sergueï Kravinoff – dit Kraven – y conserve bien son titre de chasseur, mais il ne traque que les méchants braconniers qui lui rappellent un peu trop son père, oligarque russe qui ferait passer Dark Vador pour un parent modèle. Comme Venom avant lui, le protagoniste n’est donc ni un vilain (il ne tue que les criminels), ni un héros (il tue malgré tout), mais un anti-héros jouant les juges et bourreaux à l’aide de super-pouvoirs, empêtré dans un drame familial ronflant.
S’il a la décence de ne pas se vautrer dans la comédie potache (volontairement ou non) à l’instar des épisodes précédents, Kraven the Hunter trouve pourtant judicieux de casser l’ambiance, après une séquence d’introduction efficace, avec un flashback donnant sur l’éducation à la dure du rôle-titre et les origines alambiquées de ses dons. C’est là son premier essai de nouer ses trois intrigues principales – le conflit avec le paternel, le kidnapping du frère, l’émergence de super-criminels – pour se donner un peu plus de consistance que le moyenne, en vain. Le film est sans cesse coupé dans son élan, les scènes précipitées par un montage confondant rythme et vitesse. À l’intérieur des plans, pas le signe d’une intention, pas une respiration : tout défile à une cadence abrutissante qui ne permet jamais aux personnages d’exister en dehors de leur fonction première, et aux comédiens de fournir autre chose qu’une pauvre récitation. Certains se retrouvent cantonné aux dialogues d’exposition (Ariana DeBose s’est définitivement perdue depuis le West Side Story de Steven Spielberg), d’autres aux cascades de combat, attrayantes sur le papier pour ce qu’elles augurent d’animalité, mais diluées dans la cohue. Aaron Taylor-Johnson, tête d’affiche, a trouvé le bon filon pour se dérober à la grossièreté du texte : causer avec son corps musculeux. Plus qu’avec n’importe quelle partie de son visage, bloqué sur la même expression énervée pendant les deux heures de bobine, le comédien de Bullet Train s’exprime avec la courbe de ses biceps, selon s’ils sont gainés ou relâchés. Une approche du jeu qui synthétise l’esprit bourrin de ce blockbuster mal léché, que les rares effets gores rendent plus regardable que le reste de son univers partagé.
