Le Seigneur des Anneaux : La Guerre des Rohirrim, le gouffre du banal [Critique]

Écrasé par le poids de la trilogie de Peter Jackson, le Seigneur des anneaux animé de Kenji Kamiyama confirme la direction mercantile prise par la marque.
Face à l’attaque soudaine de Wulf, un seigneur vengeur et cruel, le roi Helm et son peuple se barricadent dans la forteresse de Hornburg, rebaptisée Gouffre de Helm.
Avant la sacro-sainte trilogie de Peter Jackson, il y avait le film de Ralph Bakshi, une première adaptation étrange et partielle du Seigneur des anneaux qui, en 1978, fit découvrir les vastes régions de la Terre du Milieu à toute une jeune génération de spectateurs et raviva l’engouement pour celles-ci. Si aujourd’hui saluée pour son atmosphère planante et son ambition hors du commun – induite par un admirable travail de rotoscopie –, l’œuvre était surtout porteuse d’une vérité trop longtemps oubliée : le cinéma d’animation et les ouvrages de J. R. R. Tolkien étaient fait pour se rencontrer. Les ayants droit s’en sont finalement souvenus, à une heure où l’industrie repense (ou essore, au choix) ses licences en permanence par peur de les voir disparaître, et voilà que débarque La Guerre des Rohirrim, long-métrage d’animation japonais confié au père de Ghost in the Shell: Stand Alone Complex, Kenji Kamiyama. Son intrigue tirée des appendices du Retour du Roi, le film détaille (ou plutôt extrapole) sur près de deux heures les raisons qui font que le Gouffre de Helm se nomme ainsi, deux siècles avant que les forces de Saroumane y acculent le peuple du Rohan : c’est l’histoire d’une princesse trop classe pour vouloir se marier, d’un roi qui colle des baffes mortelles, d’un prince obsédé par la vengeance et d’une violente guerre de clans qui compte son lot de trahisons, de discours héroïques, de bestioles magiques et d’assauts cavaliers. En somme, un bon gros condensé de fantasy qui a tout l’air de répondre à un cahier des charges dont l’instruction première serait de ne pas saborder l’héritage de la fameuse trilogie oscarisée.
Et c’est bien le problème de cette Guerre des Rohirrim, qui se tracasse davantage pour maintenir une cohérence artistique entre les diverses adaptations que pour tirer parti de son medium. Outre son scénario vu et revu (malgré un premier acte encourageant), le long-métrage modélise ses décors en s’inspirant des maquettes des Deux Tours, recycle les thèmes musicaux composés par Howard Shore, émule certains plans de caméra et emprunte la voix d’anciens acteurs (Miranda Otto est à la voix-off), pour un fan-service toujours plus racoleur. À se demander pourquoi l’animation, Kamiyama étant prisonnier d’un graphisme réaliste établi vingt-cinq ans plus tôt et ne trouvant aucun moyen de s’y soustraire, ni par un trait original, ni par une mise en scène affranchie des contraintes du live-action. Pire, le format animé paraît anormalement freiner le potentiel épique du conte, la faute à un rendu approximatif (des images saccadées, des environnements 3D sans âme, une gestion des échelles aléatoire), conséquence plausible d’une production en quatrième vitesse. Car il ne faudrait pas oublier à quelle demande répond véritablement ce Seigneur des anneaux japonisé, dont la sortie fut précipitée : certainement moins à celle d’artistes habités par les légendes de Tolkien qu’à celle de producteurs ambitionnant de faire de la Terre du Milieu une galaxie aussi lucrative que Star Wars, où les spin-offs fusent et se copient entre eux. Si la trilogie du Hobbit peinait déjà à faire honneur à la précédente et que la série télévisée produite par Amazon souffre amèrement de la comparaison, cette dernière itération confirme la direction prise par la marque : le banal.
