Avatar : De feu et de cendres, à température ambiante [Critique]

Cette fois, pas de bond technologique, ni même de grand dépaysement : le troisième Avatar barbote dans la même eau que l’épisode précédent. Moins grisant, mais solide.
Toujours marquée par une épreuve récente, la famille Sully doit faire face à l’émergence d’une nouvelle faction Na’vi, dont l’hostilité rebat les équilibres de Pandora. Tandis que les forces humaines accentuent leur pression sur la planète, alliances fragiles et oppositions internes compliquent la lutte pour la survie.
C’est tout le souci quand on a passé les quarante dernières années à repousser les capacités matérielles du cinéma grand public : le moindre travail rendu se voit aussitôt ramené à la question de ce qu’il « apporte de neuf ». Et encore plus dans le cas d’Avatar, dont le potentiel de divertissement reste communément associé à la remise au goût du jour de la 3D, à son dispositif de performance capture et, plus encore pour sa suite, à une immersion totale permise par une reproduction sidérante des surfaces et textures via l’imagerie numérique. C’est dire si De feu et de cendres, troisième épisode de la saga aux aliens bleus, tourné dans la foulée du précédent, met son auteur dans une position délicate vis-à-vis du public : celle de revenir les mains vides sur le front de l’innovation. Pas de bond technologique pour cette fois, ni de grand dépaysement. L’inverse paraît même souhaité lorsque James Cameron joue de la familiarité du décor pour faire circuler son intrigue à marche forcée. Le réalisateur n’entend gaspiller aucune de ces quelque deux-cents minutes à barboter paisiblement dans les eaux turquoises de Pandora – quand l’opus d’avant consacrait une heure pleine à la seule exploration des fonds-marins –, à prendre le pouls de personnages laissés meurtris par la mort d’un proche ou à décrire les coutumes d’un monde jamais vu à l’écran. Des marchands du ciel qui voyagent à bord de méduses volantes ou du Peuple des cendres sur lequel le film base son titre, Cameron ne donne que peu à voir, seulement des images chocs, des visions resserrées autour de l’essentiel. Constat valable pour l’entièreté du long-métrage, qui saute de séquences clés en séquences clés, comme pour gagner du temps. Du temps, pourtant, le réalisateur n’en a jamais eu autant à disposition. Paradoxalement, il n’a jamais semblé en manquer aussi cruellement que sur ce volet, le conduisant à sacrifier sur l’autel de l’efficacité ce qui faisait la grande richesse de la saga, et davantage que la qualité de ses effets spéciaux : la respiration de son univers, crédible et habité parce que le metteur en scène lui donnait la priorité sur le reste, y compris face aux impératifs de l’histoire.
De telles économies sur la flânerie et la contemplation ne seraient pas si frustrantes si elles aboutissaient à autre chose qu’un recyclage décomplexé. Après trois plans dans les airs et trois autres sur un cratère fumant, certes sublimes, De feu et de cendres répète La Voie de l’eau avec une fidélité déroutante et franchement peu explicable. Structure identique en quatre actes, basculements dramatiques aux mêmes endroits, retour systématique à l’exil familial comme moteur du récit, climax niché dans les restes d’un vaisseau englouti. Cameron, le professionnel de la suite sous stéroïdes – de Aliens, le retour au formidable Terminator 2 : Le Jugement dernier –, accélère pour mieux tourner en rond, se presse pour ne rien dire de frais. Cette frénésie difficile à saisir dissimule néanmoins une inflexion notable : cet Avatar est le plus enclin des trois à malmener ses héros, troquant l’idéal collectif pour une accumulation de conflits internes. Le plus enclin à malmener son monde extraterrestre, également. Le réalisateur lance ici son offensive la plus appuyée contre l’impérialisme et ses ressorts – exploitation des ressources, asservissement des peuples autochtones, extermination des espèces, mise en circulation des armes à feu dans des zones fragilisées –, avant de déplacer ses effets à l’intérieur même de Pandora et d’abattre les frontières morales distinguant les protagonistes de leurs adversaires. Le mythe du « bon sauvage », alimenté depuis le premier film, fond sous les flammes de la trahison, du fanatisme, de l’instrumentalisation du sacré, de la haine raciale. Le film effleure là quelque chose de plus acide que tout ce que la franchise avait alors osé, de plus nihiliste et de plus noir, qui se dissipe malheureusement dans le fracas d’une grande bataille finale en trois dimensions – aquatique, terrestre et aérienne –, mise en boite avec la virtuosité dont James Cameron a toujours fait preuve quand il s’agit de tout faire exploser. Dans ce domaine, il faut bien l’avouer, le bonhomme reste intouchable, ce qui évite à De feu et cendres d’être un naufrage aussi retentissant et coûteux que celui du Titanic.
