The Irishman, le retour des rois [Critique]

Martin Scorsese revient au film de mafia et signe un mastodonte d’une durée de trois heures qui, en plus d’évoquer l’Histoire des États-Unis, pourrait en dire long sur son auteur.
Depuis sa maison de retraite, Frank Sheeran se remémore sa vie mouvementée : vétéran de la Seconde Guerre mondiale, chauffeur de camion, homme à tout faire de la mafia et tueur à gages efficace.
Les sagas criminelles, Martin Scorsese ne s’y était pas frotté depuis Les Infiltrés. L’on serait alors tenté d’interpréter The Irishman comme un retour aux sources, appuyé de surcroît par la neuvième participation de Robert De Niro. Comme il avait pu le faire avec Les Affranchis (du moins, il le laisse penser un temps), le réalisateur dresse un portrait magistral des mafias, où s’entrelacent les amitiés, les trahisons et les meurtres. Une odyssée au cœur des États-Unis par le prisme d’une vie, réelle, celle de Frank Sheeran, transporteur modeste qui a fréquenté les personnages emblématiques de son époque. De manière éclatée, mais jamais hasardeuse, The Irishman déroule une série de séquences violentes et intenses, comme autant de fragments arrachés à une trajectoire rongée par le sang et les renoncements. Scorsese n’aligne pas des faits : il dissèque les sédiments d’une existence façonnée par la compromission, et où pouvoir et quiétude s’excluent mutuellement. Le “rise and fall”, motif récurrent de sa filmographie, s’y trouve vidé de sa charge spectaculaire ; il laisse place à une courbe inversée, plus trouble, où les regrets s’installent insidieusement, où le vernis familial craquelle sous le poids du silence. L’ascension cède ici à une désagrégation intime, à la lente dislocation d’un homme dont la puissance n’aura jamais servi que l’effacement de soi. Peu à peu, Frank Sheeran sacrifie ses choix, ses repères, sa paix intérieure, non dans un geste tragique, mais dans une suite d’abandons muets, d’obéissances sans éclat.
Ce désastre intime, le cinéaste le cristallise dans le regard de Peggy, la fille de son protagoniste, dont la fixité se dresse tel un jugement silencieux. À la différence du récent Loup de Wall Street, qui érigeait la décadence en spectacle grisant, ce vingt-sixième long-métrage aborde la criminalité comme un cancer qui ronge l’individu et contamine ses liens. Plutôt inattendu pour le saint patron du genre. En embrassant près d’un demi-siècle d’histoire – étiré sur plus de trois heures –, The Irishman ne se limite pas au portrait d’un tueur à gages pris dans la mécanique du pouvoir. Le film s’écrit en palimpseste : sous le récit de Frank Sheeran, c’est l’Amérique tout entière qui se révèle, dans sa démesure, ses connivences politiques, sa corruption rampante. Scorsese infiltre une époque, cartographie les mutations souterraines d’un pays en recomposition. Les visages changent, les présidents défilent, les alliances se renversent — et au milieu de ce mouvement, c’est celui de De Niro qui fait office de sismographe. Ses traits s’affaissent, sa stature se contracte, et avec lui, c’est une certaine idée de la nation américaine qui se délite. Une mue silencieuse, captée avec une mélancolie sourde, comme si le cinéaste, à travers ce dernier chant funèbre, assistait à l’effacement de ses propres mythologies.

Le temps qui passe et ce qu’il emporte, tel est le cœur battant de The Irishman. Scorsese en fait la matière même de son récit, qui débute par un banal voyage en voiture et, à chaque croisement, se diffracte en souvenirs. Peu à peu, l’allégorie s’impose : la route empruntée par ces vieux criminels n’est rien d’autre que le reflet d’un parcours de vie, et lorsque le passé rejaillit sur le présent, le long-métrage bascule dans une tonalité âpre, presque funèbre, où la nostalgie se mêle au regret. Cette obsession du temps imprègne jusqu’au dispositif technique : le vieillissement et le rajeunissement des corps ne sont plus laissés à la grammaire classique du maquillage, mais accompagnés par une technologie de pointe, déjà entrevue dans Blade Runner 2049 ou Rogue One. Un procédé numérique d’une précision inédite, à la fois spectaculaire et discret, dont le coût pharaonique explique en partie le budget du film. Pour articuler cette matière foisonnante, le réalisateyr retrouve sa complice de toujours, Thelma Schoonmaker, dont le montage compose une architecture à la fois fluide et labyrinthique. Par un jeu de superpositions complexes – emboîtements temporels, réminiscences enchâssées –, le film déploie une structure en spirale, où les transitions, pourtant redoutablement limpides, amplifient les motifs profonds de l’intrigue. La mémoire, le regret, la fuite, l’effacement : tout circule dans le rythme même de l’œuvre, comme si le montage, à lui seul, devenait vecteur de sens.
Une fois sorti de The Irishman, difficile de ne pas s’interroger sur la place qu’occupe cette fresque dans la filmographie de Martin Scorsese. Ce qui s’annonçait comme un condensé de ses œuvres les plus célèbres s’en écarte en réalité avec une force voilée mais décisive. Si la mise en scène conserve toute sa virtuosité, c’est la tonalité, plus que le geste, qui déroute. Scorsese ne se contente plus de raconter l’ascension et la chute, il s’attarde sur ce qui demeure une fois le récit achevé : les silences, les regrets, les portes entrouvertes qu’on n’a plus la force de refermer. Loin des flamboyances passées, The Irishman accompagne ses figures vers l’effacement, les condamne à l’immobilité et aux souvenirs qu’on ne peut ni fuir ni réparer. Les légendes vacillent, et avec elles le mythe du gangster, incarné ici par des icônes elles-mêmes marquées par le temps. Ce film aurait pu être un adieu. Une manière élégante de refermer un chapitre majeur de l’œuvre scorsesienne, celui des mafias, des trahisons, des fidélités paradoxales. Et à bien des égards, The Irishman en a la teneur : ampleur testamentaire, casting chargé d’histoire, méditation sur les traces laissées par la violence. Mais si l’avenir s’annonce encore fertile, quelque chose s’est bel et bien refermé ici. The Irishman résonne comme un point final aux tribulations criminelles qui ont façonné son imaginaire. Une œuvre qui ne clôt pas une carrière, mais un cycle. Et peut-être, justement pour cette raison, l’un de ses gestes les plus lucides, les plus bouleversants.
