Star Wars : Rogue One, en rouge et noir [FOCUS]

Vingt-quatre images par seconde, parfois plus. Et certaines d’entre elles qui restent plus que les autres. Zoom sur celles-ci.
Outre la mise en chantier d’une nouvelle trilogie faisant suite aux épisodes originaux, Disney et Lucasfilm officialisèrent la pleine exploitation de la licence Star Wars avec la production de spin-offs en prises de vues réelles prévus pour le cinéma. Rogue One, matricule choisi par les protagonistes eux-mêmes dans la diégèse, film sorti tout juste un an après Le Réveil de la Force dans la réalité, se donna pour mission de relater celle d’une bande de rebelles inconnus mais aux agissements cruciaux : le vol des plans de l’Étoile Noire, qui pourrait donner une chance à la Rébellion dans sa lutte contre l’Empire galactique. Si la suite est bien connue du grand public (c’est l’objet de la première trilogie), le blockbuster de Gareth Edwards contrecarre la prévisibilité de l’issue en assumant son statut de produit hors-série. Celui-ci se dispense donc des fioritures élémentaires à la saga. Pas de texte déroulant, ni de transitions en volet, ni de Jedi, ni de John Williams. Il n’est pas non plus question de pomper la réalisation statique de George Lucas ou de reproduire les travellings vertigineux de J. J. Abrams. La forme est pensée pour coller au sujet, au contexte : Rogue One est un film de guerre, un film de champ de bataille. Edwards réfléchit alors une mise en scène immersive, brute, au ras du sol – donnant occasionnellement de la largeur aux décors, aux vaisseaux, aux enjeux. Et La Guerre des étoiles mérite enfin son titre.
En s’attaquant à la petite histoire derrière la grande, le projet Rogue One tient en une promesse : dériver pour découvrir la franchise autrement qu’à travers le cockpit du Faucon Millenium, la fourrure de Chewbacca ou par le biais des aptitudes naissantes de Luke Skywalker. Promesse tenue, à peu près. Car l’on ne se débarrasse pas aussi facilement du plus grand méchant de cette galaxie (très) lointaine, dont l’ombre plane fatidiquement sur l’ensemble du catalogue Star Wars. Il repointe ponctuellement le bout de son nez métallique dans ce récit de petites gens, de minuscules héros, et dans lequel, de surcroît, il n’entretient aucun rapport avec eux. Le seigneur Sith va jusqu’à vampiriser le film au détour d’une scène d’anthologie positionnée juste avant le générique où, muni de son arme mythique, il abat sauvagement un régiment de rebelles. Une scène de pur fan-service, jouée en huis clos, gratuite et déconnectée des péripéties qui précède, et pourtant : jamais Dark Vador n’est apparu aussi effrayant que dans ce couloir mal éclairé.

Aucun temps mort dans ce baroud d’honneur spatial, sorte de Suicide Squad réunissant mercenaires, samouraï aveugle et droïde reprogrammé. Gareth Edwards garde son film sous pression, faisant gronder en permanence les turbines de l’Empire en arrière-plan, rappel incessant de l’urgence de la mission, du pouvoir indéfectible des vilains et de leur emprise sur le cosmos. À quelques minutes de la conclusion, à bord du dernier décor, la musique de Michael Giacchino bat encore son plein, le destin des protagonistes est scellé mais l’action se poursuit, la Rébellion a quasiment gagné cette infime bataille. Subitement, la mécanique s’enraye. Le temps se suspend, les personnages se figent, la caméra freine son mouvement, les lumières s’éteignent, la musique s’efface pour ne laisser que le bruit des alarmes, et celui d’une respiration. Un souffle long, robotique, écrasant. Un souffle reconnaissable par-delà la galaxie. Un souffle qui dissipe le brouhaha ambiant du simple fait de son pouvoir évocateur, supplanté par le bruit d’un sabre laser, un son encore plus emblématique.
Déployée, la lame de Dark Vador permet d’y voir plus clair : dans un couloir restreint, des soldats rebelles, détenteurs des fameux plans, pointent leurs fusils sur le grand méchant. Ils sont le dernier rempart, la dernière chance de victoire. La lueur rouge de l’arme redouble de symbolique. Elle répand la couleur du sang autour d’elle avant d’avoir dézingué quiconque et diffuse l’aura maléfique du Sith de manière exponentielle. Le tableau est magnifique d’évidence, d’incandescence, de puissance. Un bref contrechamp dévoile le visage apeuré d’un anonyme, cramponné à son canon, irradié par la lumière du sabre. La terreur se lit à peine que le film reprend sa course, rattrapé par l’amplitude des enjeux. La démonstration de violence peut débuter.

Les tirs de pistolet laser fusent, font des étincelles aux murs et ricochent simultanément. Dans un enchaînement succinct de plans, de plus en plus rapproché des personnages, Vador renvoie les projectiles et sert un massacre invraisemblable. Un coup lui suffit à trancher en deux un adversaire qui lui barre la route, pendant qu’il en projette un autre au plafond grâce à ses pouvoirs surnaturels. D’une main, il désarme ; de l’autre, il tue. Malgré l’assaut répété et le nombre d’ennemis qui lui font face, dont les corps s’effondrent successivement, le cyborg est manifestement inarrêtable. Son costume sombre et son pas lourd renvoient l’image d’une silhouette informe, massive, incompréhensible, annihilant tout sur son passage. Un monstre tiré du cinéma d’épouvante, un démon débarqué d’un cauchemar de science-fiction. La scène est saisissante, autant pour sa fureur inédite (au sein de l’imaginaire Star Wars) que pour sa brièveté. Là est tout le brio de cette séquence fugace, mais diablement jubilatoire : rendre à Dark Vador sa force destructrice, son empreinte singulière sur le reste – dont l’audience – et restituer le frisson de ses premières apparitions dans Un Nouvel Espoir. Le long-métrage de Gareth Edwards marque de ce fait un fulgurant retour aux sources, rayant temporairement la prélogie (et ses explications sur l’homme sous le masque) des mémoires pour replacer Vador en tant que mythe impénétrable, dangereux et suprême. Une bouffée de côté obscur.
La caméra elle-même prend la fuite, abandonnant ces figurants à leur triste sort. Face à la mascotte de la saga, ils ne sont rien que des cadavres ambulants. Heureusement pour nos héros, les plans de l’Étoile Noire ont pu être transmis à d’autres. Dark Vador n’a cependant pas perdu son combat, bien au contraire.
