Projet Dernière Chance, l’étoffe du presque héros [Critique]

Huit ans après First Man, Ryan Gosling retourne dans l’espace sous la direction des scénaristes de Spider-Verse et anime un blockbuster de science-fiction pas comme les autres.
Ryland Grace se réveille seul à bord d’un vaisseau spatial, à des années-lumière de la Terre, sans aucun souvenir des raisons de sa présence à bord. Peu à peu, sa mémoire lui revient, et il comprend l’enjeu de sa mission : résoudre l’énigme de la mystérieuse substance qui cause l’extinction du Soleil.
L’espace, il était prévu que Phil Lord et Chris Miller y montent à l’époque de Solo : A Star Wars Story. C’était avant qu’ils ne soient congédiés pour différends créatifs et priorisent, par la suite, l’exercice de la production à celui de la réalisation. Bien qu’il n’en soit a priori rien, Projet Dernière Chance prend tout de même des allures de réparation quant à cette occasion manquée : après huit ans loin des plateaux, les deux compères acceptent à nouveau (enfin) d’entreprendre la direction d’un long-métrage avec cette fois l’assurance d’embarquer pour une galaxie lointaine, très lointaine. Pas celle de Luke Skywalker, mais celle de Tau Ceti, une étoile située à onze années-lumière de la Terre, vers laquelle se dirige Ryland Grace, professeur de collège – et astronaute improvisé –, pour sauver son espèce d’une mort assurée. Ryan Gosling, à qui revient le rôle de ce (pas tout à fait) héros solitaire en mission suicide, connaît lui le chemin : Damien Chazelle l’avait déjà expédié dans les étoiles pour First Man. L’acteur se cogne ici à la même mélancolie qui l’emportait lors de son premier voyage sidéral, celle qui incite, une fois là-haut, à ne plus redescendre. Sauf que cette dernière se manifestait chez Chazelle par un mutisme de plomb, marque d’un homme si profondément abîmé qu’il en avait oublié la langue des vivants, quand Projet Dernière Chance s’arque tout entier autour de la construction nécessaire d’un langage commun. Pour se comprendre, transmettre, et peut-être déplacer des étoiles, survivre. De ce fait, le protagoniste parle, beaucoup. De ses cours de science endiablés jusqu’à sa rencontre déterminante avec l’inconnu, sans oublier ses réunions avec des compères internationaux ou ses rapports vidéo consignés depuis le vaisseau, le personnage débite de l’information comme d’autres respirent. C’est là un héros comme le duo de réalisateurs les apprécie, un mal-aimé du système qui finit malgré tout par montrer la voie et dont le lien aux circonstances désamorce une sacralisation courante sur ce type de grosse production.
Pas vraiment (du tout) le candidat idéal pour mener un tel projet, ce que le film avance en deux temps – le montage croise les événements du passé et du présent, le premier révélant les raisons rocambolesques ayant conduit à ce que Grace embarque, le second ses difficultés à faire face aux intempéries de l’espace –, ce personnage principal imparfait mais débrouillard, médiocre et brillant à la fois, est l’un des leviers par lesquels le long-métrage s’arrache à la routine du blockbuster spatial dans la veine des Sunshine, Interstellar et Seul sur Mars, avec lesquels il partage pourtant des traits évidents. Projet Dernière Chance donne même l’impression, au cours d’une séquence palpitante de sortie extravéhiculaire, de répliquer l’opus de Christopher Nolan en mobilisant des armes similaires : un compte à rebours vital, une partition musicale qui enfle, la vitesse comme enjeu et danger, le corps soumis à une force centrifuge qui le broie, etc. La variable de l’inexpérience du protagoniste vient contredire – et elle seule suffirait – l’effet de redite : d’elle découlent un sentiment de vulnérabilité qui ajoute au suspense et de brèves touches sarcastiques, seul analgésique à portée de main, qui vont dans le sens d’un spectacle composite. En cela, Lord et Miller se montrent tout aussi bricoleur que Grace quant à l’assemblage de leur film, et pas uniquement sur la question du registre. Le tandem relie entre elles les strates thématiques, émotionnelles, narratives et visuelles avec une efficacité admirable : chacune d’elles fond sur l’autre sans perdre en éclat, et le drame ontologique fricote avec le buddy movie aussi librement que l’aventure de science-fiction alimente la chronique pédagogique. Projet Dernière Chance se veut ainsi un blockbuster protéiforme, vivant, ce que tend à confirmer son rapport à la texture. Le long-métrage est en effet parsemé de détails palpables, de bouts de scotch, effets pratiques et diffractions optiques, caractéristiques du boulot de Greig Fraser à la photographie. Des odyssées à plusieurs millions de dollars aussi foisonnantes, la Terre n’en voit plus passer beaucoup.
