À couteaux tirés, Rian Johnson en grande forme [Critique]

Son passage chez Disney n’a eu raison de lui : Rian Johnson, l’auteur des Derniers Jedi, revient pour un nouveau long-métrage malin, réunissant un casting quatre étoiles.
Célèbre auteur de polars, Harlan Thrombey est retrouvé mort dans sa somptueuse propriété, le soir de son anniversaire. L’esprit affûté et la mine débonnaire, le détective Benoit Blanc est alors engagé par un commanditaire anonyme afin d’élucider l’affaire.
Le whodunit – contraction de « who (has) done it? » – refait surface. Héritiers assumés de l’âge d’or incarné par Agatha Christie, ces récits à énigmes convoquent un aréopage d’acteurs prestigieux, tous plus suspects les uns que les autres, autour d’un meurtre aussi théâtral qu’hermétiquement codé. Kenneth Branagh avait récemment relancé la machine avec son adaptation classieuse du Crime de l’Orient-Express, exercice de style impeccable mais sans véritable audace. Rian Johnson, lui, profite d’un détour entre deux galaxies – celles de La guerre des étoiles – pour s’emparer du genre avec une énergie autrement revigorante : le cinéaste livre avec À couteaux tirés un polar d’apparence classique mais d’une malice redoutable. Une mécanique rythmée, intelligente, parfois bancale dans son déroulement, mais constamment animée par une jubilation d’auteur palpable. Johnson n’ignore rien des règles du jeu : il les connaît intimement, jusqu’à pouvoir les manipuler avec une liberté insolente. De Brick, film noir transplanté dans un lycée californien, à Looper, vertige temporel aussi ludique qu’elliptique, le réalisateur a toujours cultivé le goût du labyrinthe narratif et de la torsion formelle. À couteaux tirés se présente ainsi comme un anti-whodunit, ou plutôt un whodunit inversé, où l’identité du coupable semble révélée d’emblée et où l’enjeu se déplace de la découverte du « qui » vers le « comment » et surtout le « pourquoi ». Cette inversion des codes ne dilue en rien le plaisir du spectateur, bien au contraire : Johnson distribue les indices comme des leurres, accorde des réponses précoces tout en maintenant, par un art consommé du montage et du décalage tonal, une tension qui ne faiblit jamais.
La machine à rebondissements tourne donc à plein régime, quitte à s’emballer par moments. Si le culot de Rian Johnson mérite d’être saluée, sa réinvention du schéma christien n’échappe pas à quelques déséquilibres. En bousculant les conventions du whodunit, le cinéaste délaisse progressivement sa galerie de suspects au profit de Marta Cabrera, infirmière candide campée par Ana de Armas. Ce recentrement dramatique, cohérent thématiquement, sacrifie néanmoins l’effervescence collective promise par le casting. Benoit Blanc, détective excentrique interprété par un Daniel Craig méconnaissable en dandy sudiste, cède du terrain à l’héroïne dont la trajectoire finit par occuper tout l’espace. Le dénouement souffre également d’une certaine verbosité : Blanc déroule la solution avec une application qui frôle la redite, pastiche assumé du rituel christien mais qui perd en efficacité tant les cartes ont déjà été révélées. Johnson compense ces faiblesses par une mise en scène soignée qui valorise les espaces clos et les compositions sophistiquées, filmant ce manoir familial et ses drôles d’occupants avec un plaisir palpable. Chris Evans s’amuse visiblement à incarner un héritier arrogant, mordant dans son rôle avec une gourmandise communicative, tandis que Michael Shannon et Toni Collette apportent leur saveur à des silhouettes volontairement caricaturales. Car derrière le divertissement se cache une satire sociale plus affûtée qu’il n’y paraît : le réalisateur épingle avec malice les hypocrisies d’une famille blanche et fortunée qui se prétend progressiste tout en exploitant sa domesticité immigrée, portrait acide d’une Amérique contemporaine rongée par ses contradictions. Cette dimension politique, jamais lourde ni didactique, ancre le film dans son époque et lui confère une résonance qui dépasse largement le cadre du simple exercice de genre.
