Maul : Seigneur de l’ombre, Sith et fier de l’être [Critique]

En plus de compléter l’étude politique menée par Andor, la série d’animation Maul : Seigneur de l’ombre confirme la dimension tragique de son protagoniste, Sith pour le meilleur et principalement le pire.
Le redoutable Maul ourdit un complot afin de reconstruire son syndicat du crime sur une planète encore épargnée par l’Empire. Là, il croise le chemin d’un jeune Padawan Jedi désabusé qui pourrait bien être l’apprenti qu’il recherche dans l’accomplissement de son implacable quête de vengeance…
Sept minutes de présence à l’écran soldées par une mort si expéditive qu’on aurait pu la croire tirée d’une comédie de Buster Keaton. C’est à peu près tout ce que La Menace Fantôme réservait à Dark Maul, son antagoniste à la gueule de diable. De là, deux paradoxes amusants. Le premier, anatomique : être tranché en deux dans la galaxie de George Lucas ne signifie ni mourir ni disparaître. Le second, comptable : quelques minutes de cinéma peuvent légitimer, vingt-six ans plus tard, leur propre spin-off télévisé de dix épisodes. Le mérite en revient pour l’essentiel à Dave Filoni, qui s’était permis de ressusciter le méchant dans The Clone Wars non par fétichisme nostalgique, ni par paresse de scénariste à court d’idées, mais parce qu’il avait flairé chez lui un potentiel que Lucas avait ruiné d’un coup de sabre. Les saisons suivantes ont donné raison à cette intuition : Maul y est devenu l’un des plus beaux personnages que la franchise Star Wars ait jamais tenus sur la durée, dévoré par la honte d’avoir été renié par son maître et passant sa seconde existence à fabriquer, dans les bas-fonds, la version dégradée du règne qu’on lui avait promis. Que Filoni inaugure aujourd’hui sa présidence à Lucasfilm par Maul : Seigneur de l’ombre, série consacrée à cet ancien disciple obsédé par la trahison de son mentor, n’aurait donc rien d’anodin. Car plus que de remettre, une fois encore, ses jouets favoris au centre de la table – manie connue chez le bonhomme, qui aime à faire converger ses créations chéries quitte à malmener la continuité et à tordre le bras à la chronologie officielle –, le showrunner trace un parallèle à peine voilé entre lui et sa créature. Ce dernier a hérité du royaume de Lucas comme Maul rêve d’hériter de celui de Sidious, à ceci près que l’élève, dans la vraie vie, semble avoir mieux digéré la leçon que dans la fiction qu’il met en scène.
Le Sith n’a, disons-le, jamais rien digéré du tout. Un an après l’effondrement de la République, échoué sur la planète Janix (une Coruscant prolétaire que l’Empire n’a colonisé qu’à demi), Maul refonde un réseau criminel destiné à concurrencer celui de son maître d’autrefois, croise la route d’une jeune Jedi en cavale qu’il entreprend de recruter comme apprentie et se voit traqué par un capitaine de police local le redoutant moins que le prétexte qu’il offrira à l’intervention impériale. Soit le canevas rêvé pour une énième réhabilitation, conformément au goût d’une industrie hollywoodienne désormais spécialisée dans l’attendrissement des vilains, le personnage se découvrant ici des compagnons de fortune unis par un ennemi commun. Mais le show refuse net la pente. Maul reste un méchant, un vrai, vaniteux et manipulateur. Voilà qui rejoint, par un détour inattendu, le reproche le plus tenace adressé à Dave Filoni, celui de ne faire progresser ses héros qu’à moitié, par peur les voir lui échapper. Un défaut chronique qui trouve ici sa justification la plus haute, mythologique et fataliste. Seigneur de l’ombre épouse la grande loi métaphysique de la saga, énoncée par Yoda dans L’Empire contre-attaque et que tous les films suivants ont diluée dans le spectacle : la haine engendre la souffrance, la souffrance engendre la haine, et celui qui s’y enferme y reste pour de bon. La série d’animation traite ainsi le côté obscur comme une condamnation, son protagoniste à cornes rejouant la même blessure, refondant le même royaume, cherchant le même apprenti, et chaque épisode resserre l’orbite d’un être dont la trajectoire dessine, à son insu, le cercle parfait de sa propre damnation. En ce sens, le programme achève de faire de Maul une figure proprement tragique, au sens grec du terme, et complète, à sa modeste échelle, l’examen politique de l’Empire qu’Andor avait porté à son point d’incandescence.
