Daredevil : Born Again (Saison 2), le diable au corps électoral [Critique]

Pour sa deuxième saison, Daredevil : Born Again transforme New York en vitrine d’un autoritarisme rampant et retrouve enfin une réelle ambition politique. Marvel cogne juste.
Wilson Fisk continue de renforcer son contrôle sur New York en tant que maire, en utilisant la milice qu’il a mise en place pour éliminer les justiciers et écraser toute opposition. Face à cette menace, Matt Murdock rassemble des alliés pour résister à Fisk et à son régime autoritaire.
Tournée deux fois, réécrite en plein chantier, recousue en post-production : il aurait fallu un miracle pour que la première saison de Daredevil : Born Again ne porte les cicatrices de sa fabrication chaotique, d’autant que le projet engageait une entreprise autrement plus épineuse qu’une simple suite. Par ce nouveau programme à destination de Disney+, la marque aux grandes oreilles visait en effet à raccrocher les wagons entre la série originale diffusée sur Netflix (laissée en plan depuis 2018) et son univers de super-héros nettement plus chaste, dont les standards familiaux supportent assez mal les castagnes qui finissent en bain de sang. Sans grande surprise, la greffe n’avait pris qu’à moitié, ce qui, au vu du contexte de production apocalyptique, signifiait déjà beaucoup. Les neuf premiers épisodes de Born Again étaient toutefois parvenus à dessiner, par-delà leurs raccords visibles, le squelette d’une chronique captivante sur la dérive autoritaire et les compromissions qu’elle exige de chacun, à laquelle cette deuxième saison rend enfin justice. Livrée d’une seule plume par le showrunner Dario Scardapane, cette dernière reprend le fil six mois après les événements de la précédente : Wilson Fisk règne désormais sans partage sur New York, qu’il administre en autocrate à peine voilé pendant que sa brigade anti-justiciers rafle indistinctement les masqués, les journalistes gênants et les civils trop bavards. Matt Murdock, traqué comme les autres, vit en cavale et s’efforce d’organiser une résistance clandestine. S’il subsistait le moindre doute quant au fait que le show emprunte à l’actualité américaine pour alimenter son intrigue, ces huit nouveaux épisodes s’empressent de le dissiper. De la milice anti-opposants qui rejoue les zèles d’une certaine agence fédérale au combat de boxe caritatif qui réplique l’art de la diversion médiatique, jusqu’au slogan municipal qui salue d’un clin d’œil un programme politique américain plus ancien, Marvel Studios assume, dans la lignée d’un Captain America : Brave New World plutôt transparent, portraiturer une Amérique en chute libre.
Pour donner la pleine mesure de cette dérive nationale, ramenée ici à la ville-vitrine de New York, Scardapane disperse sa caméra à toutes les altitudes du corps urbain. Le duel opposant le chevalier rouge et son ennemi juré perd ainsi de sa centralité au profit d’une narration chorale, qui s’invite indifféremment dans le cabinet du maire, sur les bancs des prétoires, dans les rédactions sous tutelle et au cœur de la rue grondante, multipliant les points d’écoute pour saisir comment l’autoritarisme municipal redessine, à différentes hauteurs, les conditions du quotidien. Cette ampleur inédite s’accompagne d’une autre audace, plus inattendue. Le pacte tacite qui régit la galaxie Marvel depuis ses origines, et qui veut que le justicier sauve un monde dont il ignore la corruption sans jamais y porter atteinte, vole ici en éclats. La mort retrouve alors sa valeur dans un univers qui l’avait évacuée : les corps souffrent réellement, les pertes comptent durablement et la vulnérabilité qui en découle se partage entre tous, du quidam aux bonshommes qui se baladent en collants, rendant caduc le confort d’un héroïsme à l’abri des conséquences. Et tant qu’à faire recouvrer leur valeur aux choses, le showrunner rend à Murdock sa foi catholique, sottement escamotée par la saison précédente au profit d’un légalisme désincarné, et avec elle sa cohorte de tourments, qui débordent cette fois sa seule conscience pour contaminer celles de ses comparses. Un pardon qui appelle invariablement la récidive, une rédemption qui s’avère indissociable de la rechute : la série tire de ce paradoxe sa nuance la plus précieuse, où les bons hésitent autant que les coupables se justifient, sans qu’elle tranche jamais pour eux. Mais à tant disperser ses dilemmes, Born Again en vient presque à dissoudre son personnage-titre, lequel cesse d’être la pointe du récit pour devenir un citoyen parmi d’autres, le relais momentané d’une révolte qui s’organise avec lui autant que sans lui. Une démarche cohérente, fidèle aux idéaux défendus par le héros ainsi qu’à ses origines sous le crayon de Stan Lee, mais un peu frustrante.
