Die, My Love, maison close [Critique]

Dans Die, My Love, Jennifer Lawrence se cogne contre les murs de la vie conjugale sous la caméra de Lynne Ramsay et offre l’une des performances les plus enragées de sa carrière.
Grace et Jackson fuient New York et décident de fonder une famille dans l’immensité sauvage du Montana. Mais quand leur fils naît, lasse et en proie à une solitude grandissante, Grace sent sa réalité lui échapper.
Le premier plan de Die, My Love, large et statique, livre ses deux protagonistes à la mesure de leurs déambulations dans la maison de l’oncle dont ils viennent d’hériter. Une vieille demeure en bois, aux papiers peints fanés, fenêtres ouvertes sur la prairie alentour, que Grace, enceinte, inspecte avec une lassitude d’emblée perceptible. Jackson, son compagnon, la suit avec plus d’enthousiasme, peuplant par avance l’endroit des projets qu’il y formera. La caméra campe à bonne distance et s’y maintient, laissant les personnages circuler dans la profondeur du cadre comme s’ils occupaient déjà des espaces distincts. La ressemblance est trop frappante pour être fortuite : le Mother! de Darren Aronofsky, sorti huit ans plus tôt, réunissait aussi Jennifer Lawrence et un amant plus empressé qu’elle dans une maison retirée du monde et dont les cloisons allaient se mettre à signifier. Lynne Ramsay rejoue cette ouverture, ainsi que la vision subliminale d’un brasier géant qui lui succède, comme pour poser, dès l’incipit, les termes d’une autre poétique. Aronofsky édifiait sur cette base une cathédrale herméneutique où la moindre poutre valait pour un signifiant biblique, contraignant l’image à toujours dire autre chose qu’elle-même. Die, My Love procède exactement à l’inverse, expurgeant patiemment le programme exégétique pour restituer aux choses leur opacité première. La maison restera maison, le couteau de cuisine restera couteau de cuisine et la jeune femme qui rampe dans les herbes hautes du jardin restera une jeune femme qui rampe dans les herbes hautes. Le congé donné à l’allégorie n’entraîne pour autant aucune sécheresse documentaire : le plan d’entrée a beau se donner pour neutre, sa composition trahit déjà l’opération à l’œuvre. L’objectif compose un triple surcadrage qui découpe la silhouette de l’actrice dans l’embrasure des portes successives, sertit son corps dans une suite d’encadrements. La première image que le long-métrage donne de Grace est ainsi celle d’une femme déjà enfermée, et ré-enfermée encore, par les lignes du décor.
Les deux heures qui suivent restituent l’effort obstiné de cette dernière pour s’arracher à cette claustration, en réalité bien plus vaste, que la réalisatrice écossaise donne à voir comme l’effet conjoint de plusieurs forces concomitantes : une maternité qui assigne la jeune femme au foyer pendant que l’homme part travailler la semaine, une panne d’écriture scellée par l’arrivée du nourrisson, un désir conjugal éteint, la solitude absolue de cette campagne perdue du Montana, le fantôme de l’oncle qui rôde, etc. Pour rendre sensible un tel faisceau de pressions, Ramsay déploie une mise en scène de l’abaissement, scrupuleusement opposée à toute ascension symbolique. Son personnage ne s’élève jamais, mais plie sous la fatigue, marche à quatre pattes, danse à quatre pattes, se précipite contre son partenaire pour ne faire que les précipiter ensemble vers le plancher. Et entraîne la maison avec elle. Le film signe par là son refus le plus net du psychologisme : la dépression à l’œuvre ne se loge dans aucune intériorité, elle se règle au corps à corps avec l’architecture. Jennifer Lawrence en fait son affaire avec une énergie démentielle. Le rôle exigeant qu’elle se compromette physiquement, l’actrice le prend pour ce qu’il est et retourne contre elle-même les atouts qui ont fondé sa carrière : le capital de sympathie qu’elle traîne depuis Winter’s Bone se renverse intégralement dans ce drame domestique qu’elle imprègne d’une âpreté inhospitalière par sa présence animale et abrasive. Frange tirée sur le front et yeux affolés, sourire irrésistible mais rictus effrayant, Lawrence joue sur la dissonance quasi-continue entre l’expression du visage et l’inflexion de la voix pour exprimer le décrochage du personnage vis-à-vis des missions sociales qui lui sont prescrites. Et qu’il faut se contenter de cela : Die, My Love ne tend aucune autre clef, Ramsay s’épargnant le confort des explications – ni voix-off, ni scène de confidence ne clarifient ce tableau éprouvant et fascinant pour les mêmes raisons.
