Le Seigneur des anneaux : Les Anneaux de Pouvoir, meilleur est le méchant [Critique]

« La série la plus chère de l’histoire » va mieux : sa deuxième saison redresse la barre en s’attachant aux activités machiavéliques du grand méchant Sauron.
Chassé par Galadriel, sans armée ni allié, Sauron ne doit désormais compter que sur sa propre ruse pour retrouver ses forces et superviser la création des Anneaux de pouvoir.
La guerre du streaming fait rage. Les studios ont maintenant tous déployé leur plateforme de diffusion, largué leurs légions de programmes originaux et annoncé leur blockbuster de fantasy – arme obligatoire depuis le passage de Game of Thrones et le regain d’intérêt pour le genre – avec la ferme intention d’écraser une concurrence plus rude que jamais. Pour Amazon, l’usine à billets verts qui ne regardent pas ses factures, la mise en branle d’une série estampillée Le Seigneur des anneaux, vendue comme la plus chère de l’histoire de la télévision, était un moyen d’en finir aussi sec. Les choses ne se sont pas vraiment déroulées comme prévu : diffusée sur le même créneau que House of the Dragon, l’énorme machine fantastique de HBO, la première saison des Anneaux de Pouvoir a lourdement souffert de la comparaison jusqu’à se faire oublier. Trop contemplative, trop bavarde, trop occupée à se regarder elle-même. Les showrunners en ont tiré quelques leçons, preuve en est une deuxième salve d’épisodes moins soporifique qui fait (un peu) le tri entre ses innombrables arcs narratifs, mais traîne fatalement les échecs de la précédente. Cette dernière s’étant contentée de faire de l’exposition en rappelant les hiérarchies de la Terre du Milieu et en tenant inévitablement son spectateur à distance, la seconde rame pour donner ce qu’il faut de vie à l’imaginaire de J. R. R. Tolkien. Il s’agit précisément de l’angle choisi par l’entreprise de Jeff Bezos pour approcher les mythes du Seigneur des anneaux, désormais : viser la concrétude des éléments, rendre visible à l’œil nu les actions les plus légendaires, ramener les événements à une dimension modeste, intelligible pour le plus grand nombre. Le grand méchant de l’histoire en est le premier bénéficiaire, puisque tout (re)commence avec lui. Les vingt premières minutes de la saison – à ce jour, les plus stimulantes de la série, et de loin – détroussent le maléfique Sauron de son aura divine et en font un personnage meurtri, nuancé, à l’opposé du monstre sans visage des films de Peter Jackson.
Le protagoniste, ici, c’est lui. Et le show le fait comprendre en suivant plus qu’assidûment sa montée en puissance, avant de carrément lui filer les clés de la boutique : véritable professionnel de l’illusion, le Seigneur des Ténèbres version Amazon organise lui-même le thriller psychologique dans lequel il joue en modulant les apparences (du cadre à la lumière, en passant par le montage) avec ses tours de passe-passe, tel un metteur en scène. Une intrigue à suspens jubilatoire, tenue quasiment en huis clos, où Charlie Vickers s’empare du rôle avec un charisme indéniable et qui pose adroitement la question d’une distinction entre l’homme et l’artisan – ou la possibilité de créer un chef d’œuvre en étant au service du mal. Une intrigue qui, cependant, figure malgré elle les échecs de la série. Car en insistant sur les détails intimes, rationnels et humains de la conception des artefacts magiques, à laquelle travaille le vilain durant ces huit nouveaux épisodes, Les Anneaux de Pouvoir rate d’en faire un événement absolu, un point de bascule mystique et déterminant qui expliquerait des siècles de légendes – ou au moins son titre. Il n’y a là qu’une péripétie comme les autres, et c’est encore pire lorsqu’on s’en éloigne. Les scénaristes ont certes regroupé leurs scénarios au terme de la première saison, il leur reste à se dépatouiller d’une demi-douzaine d’entre eux, la grande majorité n’étant qu’un empilement de références (aux livres de Tolkien ou simplement à la trilogie de Jackson), là pour satisfaire le fan. En outre, cette seconde garnison se donne moins l’occasion de séquences épiques, car toutes réservées pour un épisode de bataille relativement impressionnant, aux portes de la conclusion. De ce fait, Les Anneaux de Pouvoir ne peut même plus s’appuyer sur ses plans extra-larges pour réveiller son public et œuvre avec le vide – au premier degré, quand la série envoie ses hobbits dans le désert, embrasser le néant. Il semble encore loin pour Amazon, le temps de la victoire.
