Wake Up Dead Man, crime et confession [Critique]

Rian Johnson regarde toujours l’Amérique d’un œil moqueur avec Wake Up Dead Man, troisième épisode de la franchise À couteaux tirés qui vire gothique.
Le détective Benoit Blanc collabore avec un jeune prêtre pour enquêter sur un crime totalement inexplicable perpétré dans l’église d’une petite ville au sombre passé.
« Difficile de savoir par où commencer », s’interroge le jeune prêtre Jud Duplenticy dans une lettre écrite au détective privé Benoit Blanc, l’excentrique protagoniste de (la désormais franchise) À couteaux tirés. La question pourrait tout aussi bien s’adresser au spectateur de Wake Up Dead Man, dernier volet d’une série que son créateur, le filou Rian Johnson, balade dans des zones toujours plus nouvelles. En 2019, il ravivait les braises du whodunit avec un film qui feintait l’hommage pour en revisiter les codes avec malice. Trois ans plus tard, sa suite répliquait l’exercice du dynamitage de conventions – et de petits bourgeois américains –, cette fois sous le soleil grec. Le troisième opus voit son protagoniste œuvrer à nouveau dans son propre pays, rendu dans une petite paroisse de l’État de New York qui aurait accueilli l’un de ces « crimes impossibles » dont Blanc se repaît : là, dans ce cadre champêtre qui n’a rien du beau et grand manoir du premier À couteaux tirés et encore moins de l’île pour milliardaires de Glass Onion, un prêtre autoritaire est retrouvé mort dans un placard dont personne n’aurait pu sortir ni entrer. Largement étudié par Edgar Allan Poe, Agatha Christie et tant d’autres plumes, le concept du meurtre en chambre close fournit au réalisateur, de par son impossibilité apparente, le prétexte pour dérouler tous ses artifices de scénaristes. Théoricien amoureux du genre, surtout grand farceur, il maintient ici la production intensive de fausses pistes et de retournements sensationnels, mais s’autorise aussi quelques dérapages vivifiants. Le décor sinistre (une église gothique aux courbes oppressantes), ses bois environnants et denses, sa lumière changeante, suggèrent une proximité constante avec l’irrationnel. L’intervention surnaturelle étant elle-même avancée comme une hypothèse sérieuse par la plupart des personnages, le long-métrage flirte délibérément avec le genre fantastique et entretient ce doute fertile jusqu’à ce que la raison reprenne ses droits. Ou que l’inverse se produise.
Rian Johnson reste en revanche constant sur un point : son positionnement politique. De ce fait, à l’instar des deux volets précédents, Wake Up Dead Man cède la même importance à l’enquête qu’au discours qu’elle permet d’articuler. Ce troisième épisode se révèle même être le plus explicitement engagé, le cadavre du jour étant celui d’un avatar trumpien à peine voilé : même rhétorique incendiaire, même manipulation des Saintes Écritures, même hypocrisie conservatrice. Du haut de sa chaire, le bonhomme règne sur une petite communauté d’adeptes – lesquels sont suspectés plus tard du meurtre – en attisant la haine de l’autre et la peur. L’allégorie est aussi limpide qu’efficace : Johnson réplique les États-Unis à échelle miniature, une nation radicalisée où les influenceurs évangéliques dévoient le message divin pour servir leurs intérêts de pouvoir, où leurs adeptes entendent exactement ce qu’ils veulent entendre – un récit simplifié du monde qui reformule leurs échecs et leur déclassement en faute extérieure. Et face à cela, le réalisateur appelle à la résistance. Celle-ci est naturellement menée, dans la fiction, par le flamboyant Benoit Blanc, à qui Daniel Craig prête une fois encore ses traits avec une classe incommensurable, mais le film crée la surprise en oubliant le détective privé pendant une bonne partie de son histoire au profit du religieux interprété par Josh O’Connor. L’acteur de Challengers joue ainsi les narrateurs mais également les protagonistes, dans les pompes d’un ancien boxeur ayant encore un peu de mal à contenir sa violence. Formidable dans le rôle, O’Connor tient la dragée haute au reste de la distribution (quatre étoiles, c’est une habitude) avant d’être rejoint par Craig et de former un tandem d’une complémentarité jouissive. Le binôme pousse en effet une autre bataille argumentative et déterminante pour le scénario : celle de la foi contre la raison, du miracle contre la déduction, de la croyance contre l’empirisme. De quoi réveiller les morts – et secouer les vivants.
