Marty Supreme, jouer sa vie [Critique]

Fresque euphorisante, Marty Supreme bat aussi vite que le pouls de son héros, prodige convaincu que la grandeur s’arrache à la seule force du culot, interprété par un Timothée Chalamet impérial.
Marty Mauser, un jeune homme à l’ambition démesurée, est prêt à tout pour réaliser son rêve et prouver au monde entier que rien ne lui est impossible.
De la même manière qu’il est difficile de savoir lequel des deux silex a véritablement déclenché le feu, démêler les apports respectifs de deux artistes habitués à travailler en tandem reste délicat, tant leurs réussites et échecs semblent pouvoir s’attribuer, indifféremment, à une alchimie qui réclamait leur présence conjointe. La tâche se fait néanmoins plus aisée lorsque chacun poursuit sa route en solitaire, comme c’est le cas pour Joshua et Benny Safdie qui, suivant l’exemple des frères Coen, ont pris la décision de divorcer professionnellement. Possible marque de leur relation fusionnelle : les frangins se retrouvent tous deux, pour leur premier long-métrage post-séparation, à solliciter les moyens du studio A24, à mettre en scène un sportif américain obsédé par l’idée de conquérir le Japon et à exiger de leur interprète principal une transformation physique suffisamment spectaculaire pour faire oublier leur gueule de superstar. La comparaison s’arrête à peu près là : le Smashing Machine de Benny contemplait son sujet (un catcheur drogué) avec une sérénité proche de l’engourdissement, tandis que Joshua reconduit avec Marty Supreme la fébrilité de Good Time et Uncut Gems, cette manière de coller aux basques de personnages convaincus que l’univers a contracté envers eux une dette colossale. Marty Mauser, prodige du tennis de table auquel se consacre ce faux biopic, vit cette conviction avec un aplomb déconcertant et entend bien se faire rembourser : le jeune homme vend des chaussures dans l’échoppe de son oncle, courtise la voisine mariée dans l’arrière-boutique, soutire son salaire au bout d’un pistolet et s’envole pour Londres disputer un championnat du monde. Qu’il ait mis enceinte ladite voisine ne semble guère le perturber. Qu’il se fasse humilier en finale par un Japonais impassible non plus. Et cela n’est que le début. Sans relâche, Marty encaisse, Marty rebondit, Marty parle tellement vite que ses interlocuteurs capitulent avant d’avoir compris ce qu’il leur vendait. Un bagou dont le film fait son carburant, sa réalisation calée sur ce débit invraisemblable de boniments et le pouls d’un protagoniste cherchant à courir plus vite qu’eux.
La frénésie ambiante laisse croire, comme sur les précédents longs-métrages de son auteur, à une improvisation généralisée affectant toutes les strates du récit jusqu’à sa mise en images, quand Safdie tient les comptes à la calculette. Sur ce film à un degré inédit : lui et son co-scénariste Ronald Bronstein inscrivent au cœur de l’arrangement narratif une arithmétique de crédit et de débit où les actions se paient, tôt ou tard, avec intérêts. Une comptabilité du destin, version laïque du karma, qui s’incarne dans le tennis de table. Comme la balle que les joueurs se renvoient, les conséquences des actes de Marty lui reviennent avec une régularité implacable, et malheur à celui qui laisse tomber. Ce dernier joue effectivement sa vie comme il joue ses matchs : en attaque permanente, sans filet, sûr que l’offensive constitue la meilleure défense. Une philosophie de requin qui détonne dans l’Amérique assoupie du gouvernement Eisenhower et que le réalisateur met en relief par un anachronisme musical. Marty Supreme est inondé de sonorités synthétiques empruntées aux décennies suivantes, de nappes électroniques et de rythmiques qui projettent le personnage hors de son époque. Celui-ci semble capter une fréquence que ses contemporains ignorent, vibrer sur un tempo qui ne sera celui de son pays que trente ans plus tard, lorsque Wall Street et ses jeunes loups feront du culot une religion. Il y a du boursicoteur en puissance chez ce champion de ping-pong, du capitaliste sauvage avant l’heure, et le film ne manque jamais de montrer combien son ambition dévorante préfigure une certaine idée de la réussite américaine, celle qui confond l’audace avec le droit et la faconde avec la compétence. La performance éruptive de Timothée Chalamet offre à cette allégorie un véhicule de chair et de nerfs : peau grêlée, moustache de petit escroc, silhouette de lévrier prêt à bondir, l’acteur habite un corps en perpétuelle combustion. Performance magistrale qui confère au rôle une qualité paradoxale, de surcroît, simultanément insupportable et magnétique, condamnable et admirable. Joshua Safdie se garde bien de trancher et laisse cette ambivalence irrésolue irradier son œuvre de bout en bout.
