Freaky Tales, rage collective [Critique]

Revenu de Captain Marvel, le duo Anna Boden et Ryan Fleck raconte les années 1980 à travers la montée du fascisme, sa violence banalisée et quelques références cinéphiles.
À Oakland, en 1987, plusieurs destins– punks en guerre, duo hip-hop en quête de reconnaissance, homme de main bientôt à la retraiteet icône du basketball– s’entrecroisent sous l’influence d’une force surnaturelle.
Sans doute parce qu’il correspond à une forme de consécration dans l’inconscient collectif, le passage du cinéma indépendant aux plateaux des plus gros studios hollywoodiens suscite généralement davantage de commentaires que l’inverse, lorsque les réalisateurs retournent à des projets plus modestes, plus libres aussi. L’exercice vaut pourtant d’être examiné, tant il permet de mesurer ce que l’expérience des structures industrielles laisse comme empreinte sur des sensibilités formées loin de leurs exigences. Anna Boden et Ryan Fleck ont connu cette translation en dirigeant la superproduction Captain Marvel après des débuts moins clinquants, et en reviennent tout juste avec Freaky Tales, retour aux sources qui porte les stigmates de cet épisode chez les géants milliardaires autant qu’il en constitue l’exutoire. Le long-métrage déborde en effet d’une vitalité qui semble répondre point par point aux frustrations accumulées sous la tutelle de Kevin Feige. Son action située en 1987, le film jongle avec les ratios d’image, alterne couleur et noir et blanc, intègre des séquences d’animation et des interludes graphiques façon bande dessinée, comme si le duo derrière la caméra s’autorisaient enfin toutes les fantaisies que le cahier des charges superhéroïque leur avait interdites. La filiation avec Pulp Fiction se dessine immédiatement, via ce récit chapitré où les personnages se croisent sans même se voir, mais c’est l’héritage des films de genre des années 1980 qui irrigue véritablement l’ensemble : Walter Hill, Brian De Palma, David Cronenberg et John Carpenter forment un panthéon revendiqué dont Freaky Tales célèbre la violence stylisée et l’énergie anarchiste. Le long-métrage tire essentiellement son charme de cette accumulation d’influences, les scènes consacrées aux punks de Gilman Street et au duel hip-hop du duo Danger Zone révélant un enthousiasme contagieux pour les sous-cultures de Californie du Nord, avant que Pedro Pascal et Jay Ellis ne viennent ancrer les segments ultérieurs dans une tonalité plus sombre – et plus classique – en prêtant leur charisme à des histoires de vengeance et rédemption impossible.
Mais ce qui démarque positivement Freaky Tales de l’avalanche de pastiches tarantiniens survenue au cours des trois dernières décennies découle d’une orientation idéologique lisible et structurante, laquelle confère au long-métrage une cohérence thématique que sa construction anthologique pourrait laisser croire absente. Chacun des quatre chapitres décline une variation autour du même adversaire : un fascisme omniprésent, brandit par des suprémacistes blancs aux crânes rasés ou décelable dans le verbe de responsables misogynes, de flics corrompus ou de figures d’autorité coutumières des intimidations quotidiennes. Et Freaky Tales lui cogne dessus, sans ambages ni faux-semblants, avec une jubilation que les cinéastes ne cherchent certainement pas à tempérer, et encore moins à dissimuler. Ces derniers promeuvent d’ailleurs cette réponse unique : qu’elle s’exprime par des mots, par les poings ou par la lame, la brutalité constitue selon eux le seul langage audible face à ces logiques fondées sur la domination. La séquence finale, qui voit une icône du basketball se venger d’une meute fasciste, marque l’apogée spectaculaire de cette approche. Chorégraphiée comme un film de kung-fu, ponctuée de geysers sanguins, elle transforme la violence en ballet halluciné dont l’outrance graphique atteint une dimension quasi-lyrique. L’ensemble pourrait sombrer dans la démonstration gratuite si le tandem de réalisateurs ne maintenait constamment cette tension entre l’excès assumé et l’ancrage politique, entre la référence cinéphile et l’urgence du propos. Les débordements esthétiques qui parsèment le récit finissent par définir l’identité même du projet, celle d’un film-expérience qui favorise l’énergie débridée à la cohésion narrative et revendique son statut de curiosité psychotronique plutôt que d’œuvre parfaitement maîtrisée, comme si l’expérience Marvel avait paradoxalement appris à Boden et Fleck que la liberté créative ne s’exprime jamais aussi pleinement que dans l’affranchissement des conventions les plus étouffantes.
