Ça : Bienvenue à Derry, pas de quoi rire [Critique]

En situant son récit dans les sixties, le préquel de Ça ambitionne de faire de Derry le microcosme d’une Amérique rongée par le racisme et la paranoïa.
Au début des années 1960, dans la petite ville de Derry, quatre enfants vivent près de la base de l’armée de l’air américaine qui semble abriter un bunker destiné à des « projets spéciaux ». Ils partent à la recherche d’un de leurs amis ayant mystérieusement disparu.
Vingt-sept ans : c’est le cycle auquel obéit Grippe-Sou, l’entité cosmique qui sommeille sous les égouts de Derry et s’éveille à intervalles réguliers pour dévorer les gamins du coin. C’est aussi, à peu de chose près, le rythme auquel Hollywood déterre la créature imaginée par Stephen King dans le roman Ça. La mini-série de 1990, les deux longs-métrages de 2017 et 2019, et désormais ce préquel télévisé : la malédiction semble avoir infecté l’industrie à son tour, vouée à revenir inlassablement fouiller les caniveaux de la petite ville maudite. Six ans après leur diptyque cinématographique, Andy (réalisateur) et Barbara Muschietti (productrice) honorent donc ce rendez-vous macabre en remontant le cours du temps jusqu’en 1962, à l’heure où l’Amérique de John Fitzgerald Kennedy vit sa dernière année d’innocence supposée. La crise des missiles de Cuba menace, les militants se font tabasser dans le Sud sous l’œil des caméras et la prospérité des banlieues pavillonnaires recouvre mal les failles d’un pays travaillé par le racisme et la paranoïa nucléaire. C’est dans ce terreau que les Muschietti décident d’enraciner leur Derry, microcosme de cette Amérique-là : une bourgade en apparence paisible où les familles noires sont à peine tolérées, où les terres autochtones ont été profanées pour y bâtir une base militaire, où la violence domestique s’étouffe sous les nappes à carreaux et les sourires de circonstance. Le format sériel – huit épisodes – leur permet de reléguer le clown à l’arrière-plan pour faire de la ville elle-même le cœur malade du récit. Les égouts, dès lors, cessent d’être un simple repaire de monstre. Ils figurent la souillure originelle que la communauté enfouit sous ses trottoirs bien entretenus, les cadavres d’enfants comme symptôme d’un mal plus ancien et plus systémique que la créature qui s’en repaît. Le générique donne le ton : des vignettes rockwelliennes progressivement rongées par des visions obscènes, l’envers putride du rêve américain. Une promesse satirique que cette première saison peine, hélas, à honorer.
À son crédit, Bienvenue à Derry pousse le curseur du gore bien au-delà de ce que les longs-métrages osaient montrer, et ce grand-guignol décomplexé cible avec insistance la cellule familiale : accouchements monstrueux, figures parentales dénaturées, foyers coquets qui se changent en abattoirs. L’horreur, ici, se nourrit de la filiation – le mal se transmet de génération en génération, comme le trauma, comme le racisme, comme la complaisance d’une communauté qui préfère accuser un innocent plutôt que de sonder ses propres ténèbres. La série effleure ainsi une idée puissante : Grippe-Sou moins comme cause que comme conséquence, émanation d’une violence que Derry sécrète depuis ses origines. Mais ces fulgurances demeurent des îlots épars dans un scénario qui, entre deux giclées d’hémoglobine, retombe dans la mécanique prévisible du genre. Les jumpscares se téléphonent, les dialogues surlignent ce que la mise en scène – lisse, au demeurant – a déjà dit et le proto-Club des Losers coche docilement les cases de son modèle : l’adolescente traumatisée, le garçon sensible, la paria au père injustement accusé, etc. La dette envers Stranger Things – elle-même redevable au bouquin de King – plombe davantage l’entreprise, tant la série semble singer ce qui l’avait jadis pillée, avec ses bicyclettes, ses enquêtes à hauteur de gosse, sa reconstitution sixties étrangement filtrée par les eighties de Netflix. Quant à l’intrigue militaire – un général persuadé que le monstre ferait une arme idéale contre les Soviétiques –, elle précipite le récit dans un schéma paresseux, fidèle aux clichés de la guerre froide mais aux antipodes de l’ancrage historique patiemment construit. Ce zèle encyclopédique trahit une autre limite : la surcharge référentielle d’un « Kingverse » en gestation, fait de connexions à Shining, de clins d’œil à Shawshank et d’une mythologie amérindienne greffée à la hâte. Probablement la plus lourde trahison au matériau d’origine, dont l’horreur découlait de l’irruption de l’inexplicable dans la banalité, quand Bienvenue à Derry en neutralise la puissance par l’excès d’explications.
