Jurassic World : Renaissance, à l’état sauvage [Critique]

À défaut de surprendre, le quatrième Jurassic World redonne foi en la saga aux dinosaures en renouant avec les codes les plus rudimentaires du film d’aventure.
Sept ans après la destruction d’Isla Nublar, l’environnement de la planète s’est révélé hostile pour la plupart des dinosaures. Parmi ces créatures terrifiantes, trois spécimens renferment peut-être la clé d’un remède capable de changer le destin de l’humanité.
Il y a des sagas qui meurent bruyamment, d’autres qui s’éteignent dans l’indifférence, et puis il y a Jurassic Park, cette vieille bête hollywoodienne qui a fait du « grand retour » sa spécialité. Trente ans après que Steven Spielberg ait adapté le bouquin de Michael Crichton à sa sauce pour en faire l’un des piliers du blockbuster moderne (si ce n’est son incarnation la plus pure et satisfaisante), Jurassic World : Renaissance promet un redémarrage « depuis zéro », comme si revenir aux fondations suffisait à réactiver la fascination du grand public. Exit les clones, les sauterelles, les paléontologues grisonnants et le dressage de raptors : Universal confie les rênes à Gareth Edwards, réembauche David Koepp au scénario et jure par là que la série retrouvera sa substance première, celle d’un survival à ciel ouvert, du choc primitif entre l’homme et la nature. Une manière comme une autre de se persuader que la formule n’était pas épuisée et que les échecs récents tenaient moins au concept qu’à son maniement. À défaut de digérer ses mutations, la franchise fait donc bel et bien marche arrière, racle son propre ADN et s’auto-canonise en pastiche. Et l’on peut dire que ce repli stratégique porte ses fruits. Dans ce décor de jungle moite où évolue une bande de super-mercenaires, Renaissance renoue avec les codes les plus rudimentaires – et vivifiants – du film d’aventure. Plus question de sauver le monde ni de théoriser la cohabitation planétaire des espèces : seulement de survivre, ressentir l’endroit et craindre sa faune. Une approche presque régressive du divertissement qui permet à Jurassic World de redécouvrir l’évidence du danger et la jubilation du suspens. Faute d’originalité, le film parie sur l’efficacité pure, traversé de séquences haletantes et ludiques qui lui confère un tempo à la mesure d’un univers redevenu terrain d’épreuve plutôt que terrain de démonstration. Le revers de cette clarté : une structure narrative fichtrement mécanique, enchaînement d’étapes si calibré qu’il en est prévisible, au point d’abolir toute forme d’ébahissement. La chose s’aggrave lorsqu’un deuxième groupe de personnages, greffé en catastrophe à l’intrigue, vient doubler les enjeux artificiellement. Une dispersion de façade qui prétend ouvrir le champ narratif quand elle ne fait, au fond, que l’émietter.
Cependant, c’est sur un autre front que Jurassic World 4 désarçonne le plus : dans l’effacement relatif de son metteur en scène, dont la filmographie semblait en parfaite résonance avec la saga. Habitué à manipuler les mythologies les plus ancrées de l’histoire du cinéma – et leur monstre aux proportions gargantuesques –, Gareth Edwards endosse là son rôle d’exécutant, ni plus ni moins. L’ensemble fonctionne, de toute évidence, grâce à un découpage malin et une gestion éclairée des décors, et l’on ne peut pas dire que l’opus manque de mordant (surtout lorsque celui-ci s’amuse des environnements aquatiques), mais sa réalisation appliquée ne s’accompagne jamais d’un parti pris à même d’imprimer ce mélange de sidération et de crainte qui donnait au premier épisode sa force tellurique. Ce n’est donc pas tant l’exécution qui déçoit que l’absence d’une intention marquée, capable de sublimer l’effroi, d’en raviver la charge symbolique. De surcroît, Edwards ravale son goût du gigantisme, comme s’il s’interdisait ce qui avait contribué à sa singularité, et ce dès Monsters. Un comble, alors même que le scénario martèle que ses héros traquent les plus colossales des créatures. Privé de cette verticalité, le film renonce de facto à sa propre ampleur : rares sont les plans qui cherchent à monumentaliser, à rendre palpable l’abîme entre l’homme et la bête. Et avec elle, s’évanouit cette sensation d’insignifiance humaine face à l’immensité, qui aurait pu faire de Renaissance un prolongement cohérent, et même ambitieux, de l’héritage jurassique. Ce septième opus compense partiellement avec sa jolie distribution. Si l’écriture s’avère encombrée de clichés, le casting principal offre un supplément d’âme à des archétypes usés. Scarlett Johansson, en particulier, s’amuse à subvertir les attentes en mercenaire désinvolte, tandis que Jonathan Bailey se fait la voix de la conscience écologique du long-métrage. Et si ce dernier peine à s’élever, il évite au moins de s’abaisser au jeu du recyclage auquel s’étaient livrés ses trois aînés : en se soustrayant aux rappels appuyés, caméos inutiles et plans copiés-collés des premiers volets, Renaissance contourne le piège du fan-service. Ce refus de la citation systématique, à l’heure où tant de blockbusters se construisent comme des mosaïques de références, confère à ce Jurassic World une forme d’autonomie modeste. Elle est peut-être là, la renaissance.
