Zootopie 2, la patte sûre [Critique]

Dans la droite lignée du premier volet, Zootopie 2 confirme la puissance de sa fable animalière pour éclairer les tensions politiques d’hier et aujourd’hui.
Les officiers de police Judy Hopps et Nick Wilde suivent une thérapie pour mieux faire fonctionner leur duo. Ils doivent alors suivre la piste sinueuse d’un mystérieux reptile qui arrive à Zootopie et met la métropole sens dessus dessous.
Neuf ans, c’est long. Surtout pour une entreprise aussi réglée que Disney, habituée à produire les suites – ou remakes, voire les deux – de ses classiques avec une régularité industrielle. Neuf ans, c’est pourtant ce qui sépare Zootopie 2 de son prédécesseur, dernier grand film du studio doublé d’un succès foudroyant : plus d’un milliard de dollars générés au box-office et une flopée de statuettes dorées décrochées au passage, appelant – forcément, si l’on en juge par les pratiques de ses producteurs – à la mise en branle d’un deuxième épisode. Son triomphe financier et critique, Zootopie le devait à un joli tour de force dramatique : faire d’une parabole animalière sur les préjugés raciaux un blockbuster universel, en éclairant des notions politiques parfois ardues sans rogner le plaisir immédiat du divertissement. Ce niveau d’équilibre fixait forcément la barre haut pour la suite, mais il semblerait que ces neufs années d’intervalle aient donné le recul nécessaire au duo Byron Howard et Jared Bush (de retour aux commandes) pour la franchir sans trembler. Leur nouvel opus relance le jeu d’enquête du film précédent, ponctue son récit d’allusions à d’autres œuvres de pop-culture – dont un hommage à Kubrick attestant, après Ready Player One, la position privilégiée de Shining dans l’esprit des créatifs d’aujourd’hui – et réinvestit les décors de la métropole éponyme tout en ouvrant quelques portes inexplorées. En somme, la stratégie du duo est moins celle d’une réinvention que d’un confort assumé, d’une mise à jour polie et bien faite, à distinguer de la redite paresseuse que proposent généralement les seconds volets sortis des usines de Mickey. Parce que Zootopie 2 se distingue avant tout par la qualité de sa mise en images : textures d’un réalisme troublant, environnements inédits et fouillés (les quartiers reptiliens mériteraient bien un spin-off) et profusion de micro-détails qui donnerait envie d’y retourner pour en saisir toute l’étendue. Parce que le long-métrage d’animation, aussi, enchaîne les séquences de filature et évasions spectaculaires avec l’agilité des grands thrillers urbains, tout en intercalant calembours zoomorphes et réflexions politiques suffisamment limpides pour le (très) grand public.
Le premier Zootopie s’était emparé de la question des rapports entre prédateurs et proies, démontant pièce par pièce la façon dont les sociétés projettent sur certains groupes des caractéristiques prétendument innées – la roublardise supposée des renards, l’agressivité fantasmée des fauves – pour justifier leur marginalisation. Bush et Howard changent de focale en se tournant cette fois vers des créatures longtemps reléguées hors du champ officiel, les reptiles, dont le statut d’expulsés permet au scénario d’explorer un territoire plus vaste que la simple lutte contre les préjugés : ce sont les fondements de la cité qui se trouvent interrogés, la légitimité des récits publics qui se fissure. Le film d’animation creuse ainsi la question coloniale par ricochet, en examinant comment une élite forge son narratif pour légitimer l’exclusion, comment elle fabrique une incompatibilité biologique qui masque des rapports de pouvoir parfaitement matériels. Cette maturation thématique compte parmi les réussites les plus nettes du long-métrage : elle consolide le discours politique tout en préservant sa richesse, donnant à des problématiques délicates une lisibilité qui reste vive du début à la fin. Le tandem de cinéastes veille assidûment à rendre ces enjeux tangibles en les situant dans la géographie même de la ville, avec ses zones compartimentées et ses angles aveugles, mais également, à une échelle plus réduite, dans la relation entre les deux protagonistes. Forcés de suivre une thérapie professionnelle, les attachants Judy et Nick amènent par leur mésentente un dialogue franc sur l’incompatibilité, balayant d’un coup de patte l’idée d’une complicité consensuelle – et donc ennuyante – au profit d’une cohabitation rugueuse, faite d’ajustements maladroits. Une cohabitation vraie, en d’autres termes. Ce faisant, Zootopie 2 s’affirme comme l’une des propositions les plus précieuses du catalogue Disney récent : à la fois aventure trépidante et pamphlet déguisé, comédie colorée et réflexion sur l’exclusion systémique. Bush et Howard démontrent que l’animation grand public peut encore interroger les systèmes de domination sans renoncer au ludisme, offrant ainsi une œuvre double, aussi efficace dans ses gags que dans sa dénonciation de l’amnésie politique.
