Alien : Earth, xénomorphe à domicile [Critique]

Dans la série Alien : Earth, le xénomorphe n’a plus besoin de bondir hors des ténèbres : il s’est fondu dans la logique d’un monde qui marchandise tout.
Lorsqu’un mystérieux vaisseau spatial s’écrase sur la Terre, une jeune femme et un groupe de militaires font une incroyable découverte sur place qui les confronte à la plus grande menace que la planète n’ait jamais connue.
Depuis qu’il a surgi des entrailles de l’USCSS Nostromo en 1979 (et près d’un siècle plus tard dans la diégèse), le xénomorphe s’est fait le reflet des obsessions successives du cinéma qui l’abrite. Créature organique née des cauchemars de H. R. Giger, machine guerrière armée par l’imaginaire reaganien, chimère postmoderne ballottée entre ironie et grotesque… Elle a beau avoir été trimballée d’un réalisateur à l’autre, servant tour à tour une vision du monde et sa parfaite opposée, la bestiole a systématiquement servi de prisme en renvoyant son spectateur à ses angoisses du moment et gardé ce pouvoir singulier : intriguer, surprendre, relancer le désir de savoir quelle nouvelle mue l’attend. Romulus, avec son parfum de madeleine horrifique, le rappelait encore, il y a tout juste un an. Première incursion télévisuelle de la licence, Alien : Earth s’inscrit dans cette tradition d’accidents fascinants et propose un changement de périmètre déroutant : faire de la planète Terre elle-même un huis clos, immense et pourtant claustrophobe, où la menace n’est plus dissimulée dans les recoins du cosmos mais dans les logiques de notre présent. Et connaissant le bonhomme aux commandes du projet, il ne pouvait s’agir d’un simple changement de papier peint. Petit bidouilleur de mythologies, Noah Hawley prend un malin plaisir à greffer l’alien sur les lubies de notre époque, quitte à brouiller les pistes entre terreur biologique et terreur économique. Sa version de la Terre est peu ou prou celle, déprimante, de Blade Runner, dans laquelle l’immortalité s’affiche comme une marchandise brevetée, les identités se réduisent à des données exploitables et les corps s’échangent comme de simples composants. Dans les traces de Ridley Scott plus que de n’importe quel autre artisan à avoir bricolé la saga, le showrunner ne cache pas ses emprunts et revendique un imaginaire littéraire plus que jamais central en récitant, face caméra, le Peter Pan de J. M. Barrie. Une convocation du conte qui dit beaucoup de l’ambition de Hawley, mais tout autant de son penchant pour la citation martelée, parfois au détriment de la substance.
Une telle propension à souligner ses références rappelle immanquablement les préquelles Prometheus et Covenant, qui accumulaient les allusions bibliques. Alien : Earth hérite de ce travers en agitant son roman victorien comme une clé universelle, posture érudite plus voyante que réellement nourrissante. Par chance, l’image compense par sa rigueur. Les mégalopoles dressées en cathédrales de verre, les laboratoires trop blancs pour être rassurants et les villas ultra-connectées composent un décor qui a troqué l’obscurité spatiale pour une asphyxie à ciel ouvert, cristallisée dans l’île-laboratoire qui sert de théâtre principal. Hawley met en scène ces surfaces impeccables comme des pièges étincelants, et l’horreur se déplace, cesse de jaillir par à-coups pour se diffuser en continu, tel un bruit de fond entêtant. Le bestiaire, lui, traduit ce même balancement entre expansion et dilution. Le xénomorphe a quitté le devant de la scène pour rôder en arrière-plan, entouré d’une galerie de créatures inédites – dont des termites vampires, des plantes carnivores et un œil parasite délicieusement infect. Avec elle, le show multiplie les possibilités de trouille pour mieux signifier la démesure d’un monde qui manipule tout, jusqu’au vivant le plus élémentaire. L’approche intrigue autant qu’elle désoriente : l’alien, autrefois incarnation absolue de la terreur, se retrouve pris dans un carnaval d’abominations qui, à force d’accumulation, émoussent l’impact de ses apparitions. Même lorsque la série procède au remake scrupuleux du film originel, sur un épisode entier. Le constat est identique du côté des personnages. Enfants transplantés dans des enveloppes synthétiques, innocence recyclée en outil de domination, avatars pensés comme symboles plus que comme individus : Hawley préfère les figures conceptuelles aux trajectoires intimes. Mais si la série verse volontiers dans la démonstration, elle laisse aussi place, par fulgurances, à des visions qui dépassent le commentaire. Dans ces instants, le discours s’efface et l’allégorie prend chair, inquiétante et vibrante. Dommage que l’équilibre ne tienne jamais très longtemps.
