Superman, reboot plastique [Critique]

Plus lumineux, plus déconnant aussi, le Superman de James Gunn fait l’impasse sur les origines de l’homme d’acier et s’efforce de tisser une aventure cosmico-politico-rigolote autour d’un héros (trop) optimiste.
Superman se retrouve impliqué dans des conflits aux quatre coins de la planète et ses interventions en faveur de l’humanité commencent à susciter le doute. Percevant sa vulnérabilité, Lex Luthor en profite pour tenter de se débarrasser définitivement de lui.
Il se dit que, rattrapé au vol par les patrons de la Warner après avoir été éjecté (temporairement) des Gardiens de la Galaxie vol. 3, James Gunn se serait vu offrir la réalisation d’un film Superman prenant place dans la même continuité déconnante que Man of Steel, Aquaman et The Flash. Il se dit également que, doutant lui-même de ses capacités à pouvoir manœuvrer une telle mythologie, Gunn aurait préféré tourner The Suicide Squad à la place. Réserve compréhensible lorsque ladite mythologie cristallise les contradictions les plus profondes de l’Amérique contemporaine depuis près d’un siècle. Une ascension au poste de président de DC Studios plus tard, Gunn se sent désormais légitime pour organiser le retour en grande pompe de l’homme d’acier. Que le réalisateur choisisse, en outre, d’en faire la pierre inaugurale de son univers partagé à lui n’a rien d’anecdotique : il s’agit d’un acte fondateur, au sens théologico-politique du terme, qui ne dit pas seulement quelle fiction l’on entend relancer, mais quel ordre symbolique l’on tente de rétablir. En effet, depuis quelques temps, le monde autour tourne bizarrement et cette nouvelle mouture s’inscrit dans une phase de reconfiguration systémique : dissolution de l’univers lancé par Zack Snyder, essoufflement du modèle Marvel, fatigue générale des grands shows super-héroïques, etc. Ce Superman serait donc à envisager comme une tentative de réinitialisation, d’un retour au stade zéro, pour faire mieux. Or, c’est précisément dans ce cadre, celui d’une régénération mythologique, que le film se vautre.
Car en voulant court-circuiter les récits matriciels pour mieux vendre à son public l’idée d’un écosystème (de héros, vilains, aliens, kaijū, etc.) déjà constitué et pleinement exploitable, Superman en trahit déjà certaines limites. Refusant l’origin story pour conjurer une possible impression de déjà-vu, mais se devant toutefois d’exposer son monde, James Gunn tranche pour la récitation : les protagonistes s’annoncent, se définissent et justifient leurs actions par la voie du monologue explicatif, comme s’il leur fallait combler via le verbe ce que la mise en scène – hyperactive, désorganisée et dénuée de sens – ne daigne transmettre. Un aveu d’échec que l’auteur cherche, semble-t-il, à maquiller en parti pris artistique, au prix d’un dialogue réduit à une fonction strictement informative. Et les victimes de cette stratégie lâche sont nombreuses : Superman croule sous une inflation de personnages secondaires tous plus paumés les uns que les autres et dont la bizarrerie fait la seule caractérisation, Gunn ne pouvant se résoudre à adapter un comic book sans en extraire les pires profils et s’obstinant, là encore, à vouloir faire passer du bruit de fond pour de la matière vivante. Le réalisateur se rachète néanmoins partiellement en confiant le rôle-titre à un David Corenswet solaire comme l’était Christopher Reeve en son temps, lequel éclipse tout ce qui peut graviter autour de lui par sa présence réconfortante et engageante. Une incarnation lumineuse en adéquation avec un décorum pop et revendiquant crânement la rupture avec le nihilisme de la précédente.
Cette (énième) première pierre prétend, par ailleurs, engager un discours. À travers la mise en accusation du kryptonien par l’opinion publique, la question de sa légitimité en territoire étranger, la crédibilité de son optimisme ou l’hostilité latente des instances politiques, le blockbuster remet en circulation des thématiques familières. Et pour cause : Batman v Superman s’était donné comme défi, il y a dix ans, d’intégrer l’homme d’acier à une réalité bien plus morose et inquiète que lui, en se demandant notamment comment les populations pourraient percevoir l’arrivée d’un être si puissant dans leur quotidien. Ces mêmes interrogations, James Gunn les réinjecte dans son univers délirant sans s’interroger lui-même sur la survie de tels sujets dans un contexte aussi burlesque. La dimension géopolitique, entre autres, tourne fatalement à l’abstraction : le scénario commente, par l’intermédiaire des médias, un conflit opposant deux nations interchangeables et sans peuple, écho évident à l’actualité qui ne perce qu’au milieu du cirque ambiant. Mais c’est l’absence effarante de prise de position qui s’avère la plus douloureuse ici. Non pas que ce Superman nouvelle génération ne formule aucune hypothèse – il passe son temps à jacasser –, mais aucune d’elles ne tient d’une scène à l’autre, évaporée pour faire place à la prochaine pirouette. Gunn évoque la confiance, la légitimité, la solitude du bien absolu, l’incompatibilité amoureuse, et laisse tout cela en suspens, non par pudeur, mais par trouille d’avoir à en assumer les conséquences sur le plan dramatique.
Un constat pour le moins inquiétant, auquel l’ironie ajoute encore : Superman se présente comme le point de départ d’un nouvel univers connecté censé rattraper celui proposé par Marvel Studios et y parvient, d’une certaine façon, en cumulant les défauts de ses dernières suites ramollies. La précipitation lui aura donc fait zapper les débuts modestes, mais robustes, des Iron Man et Captain America pour recopier ce que la concurrence produit de plus inconsistant et transitoire. Il est d’ailleurs assez curieux de constater que cette réalité fictive établie par le film est déjà lassée d’elle-même : des villes rompues aux attaques cosmiques, des citoyens indifférents à la destruction de masse, une galaxie de super-bouffons dont plus personne ne s’étonne, etc. Un choix délibéré, on l’imagine, de la part d’un metteur en scène ambitionnant de satiriser un monde rendu imperméable à l’extraordinaire à force de le côtoyer. Mais la satire suppose un recul que le long-métrage ne prend jamais vraiment : en traitant cette indifférence comme un trait d’ambiance plutôt que comme un sujet, Superman finit par lui donner raison.
