Materialists, romance à taux variable [Critique]

Sous ses atours glamour, Materialists passe la comédie romantique au crible de l’économie néolibérale. Un deuxième long-métrage (très) séduisant.
Une jeune et ambitieuse matchmakeuse new-yorkaise se retrouve dans un triangle amoureux complexe, tiraillée entre le parfait prétendant et son ex tout sauf idéal.
Avec Past Lives, la dramaturge sud-coréenne Celine Song revisitait un souvenir fondateur, à la lisière du réel et du fantasmé : un amour d’enfance, émigré avec elle, flottant quelque part au-dessus de sa vie adulte. La mise en scène, pudique, travaillait l’ellipse et le silence, comme si seule la distance – temporelle, géographique, affective – permettait de poser les mots sur ce qui fut. Deux ans après, Materialists s’inscrit dans une veine également personnelle, mais selon un régime inverse : celui du présent immédiat, des rapports saisis dans leur fonctionnalité, des liens interprétés comme transactions. La réalisatrice y transpose une autre de ses expériences, celle de marieuse pour l’élite new-yorkaise, non plus pour sonder ce qui se perd dans la durée, mais ce qui se négocie à chaque instant. Même ville, mêmes motifs amoureux, mais un monde radicalement différent, où les sentiments ne se laissent plus le temps de mûrir : ils se comparent, se classent et s’optimisent. Si Past Lives faisait de l’invisible une substance romanesque, Materialists s’attache aux lois visibles du désir contemporain, celles qui organisent les hiérarchies relationnelles selon le capital social, la valeur marchande ou la capacité à se raconter. Des lois qui régissent les affects autant qu’elles rejouent, à l’échelle du privé, les structures d’un ordre social profondément inégal – le privilège affectif découlant, lui aussi, d’une forme d’entre-soi bourgeois. Plutôt que d’attaquer frontalement ces logiques, Celine Song les infiltre dans un écrin trompeur, celui de la comédie romantique, constellée d’icônes hollywoodiennes et balisée par les archétypes du genre. Triangle amoureux, jeux de séduction, appartements aux lignes épurées : tout semble en place pour réactiver un imaginaire familier. Mais très vite, le long-métrage dérègle subtilement ses repères. Le prologue décalé, les scènes de séduction étirées, la dynamique contrariée des échanges, les ellipses qui dérobent les moments clés : Materialists sabote la mécanique huilée du coup de foudre et fait vaciller la promesse d’un récit fluide.
Si Materialists déjoue les règles du genre, ce n’est donc point en les niant, mais en les laissant se fissurer sous le poids d’une lucidité glaçante. Nul grand silence romantique ici, nuls soupirs dans la pénombre : les personnages parlent, beaucoup, s’expliquent, préviennent, argumentent. Le verbe est ici un outil de contrôle, voire d’évaluation. Même les actes les plus sincères s’expriment sur le mode du test, Celine Song capturant les élans amoureux avec la rigueur d’un protocole commercial : l’interaction obéit aux règles d’une négociation tacite, le sourire comme un levier stratégique. Le langage affectif reprend, lui, celui des plateformes (à base de compatibilités, critères et performances) jusqu’à ce que la quête de l’autre prenne les contours d’une simulation algorithmique, calibrée pour maximiser le rendement émotionnel. À intervalles réguliers, un plan d’ensemble élargit brusquement le champ, recontextualise l’intime dans le grand théâtre du capital. Dans cette économie de l’attachement, rien ne semble laissé au hasard, ni les décors ni les corps, trop joliment éclairés pour n’être qu’accidents. L’ironie du scénario circule en contrebande, se faufile dans le raffinement d’une réalisation qui semble tout offrir mais retient l’essentiel. Toutefois, Materialists trouve sa vibration la plus juste dans le jeu de ses interprètes, chacun composant avec son en dehors des plateaux. Pedro Pascal, symbole de l’homme idéal moderne, laisse filtrer une tristesse hors-champ qui détonne avec le confort qu’il incarne. Chris Evans, bien loin du super-héros solaire, joue en mineur et suggère une sincérité désarmée. Quant à Dakota Johnson, elle impose une présence énigmatique, impossible à déchiffrer entièrement : moins que ses décisions, c’est son rapport à ce qu’elle ressent – ou feint de ressentir – qui intéresse la cinéaste. Cinéaste qui, après deux films seulement, esquisse un édifiant panorama des formes amoureuses contemporaines, tantôt souvenir persistant qu’il est impossible de convoquer sans le blesser, tantôt échange conditionné par des critères mouvants. Dans les deux cas, la même inquiétude latente : celle d’un sentiment qui cherche encore comment exister dans un monde où tout se mesure.
