Lazarus, spleen sous ordonnance [Critique]

Avec Lazarus, sa nouvelle série animée, Shin’ichirō Watanabe offre une suite spirituelle à Cowboy Bebop en annonçant la fin de l’humanité.
En 2052, le docteur Skinner crée un un antalgique révolutionnaire. Trois ans après, il réapparaît pour annoncer que tous les utilisateurs du médicament sont condamnés à mourir.
Chez Shin’ichirō Watanabe, le futur n’a jamais été porteur de promesse . Seulement un décor un peu trop vaste pour des fantômes qui traînent leur passé. Dès Cowboy Bebop, sa série matricielle, l’auteur japonais traçait les contours d’un monde déjà décomposé, imprégné d’ondes mortes et de souvenirs persistants, dans lequel les chasseurs de primes dérivaient moins pour se remplir les poches que pour fuir les restes de leur existence. Une humanité posthume, sans illusion technologique, plombée par ce qu’elle n’a pas su réparer. Blade Runner : Black Out 2022, plus explicitement encore, documentait la chute : la perte de la mémoire comme acte ultime de dissidence, le sabotage comme seul vestige de liberté. Déjà, le regard de Watanabe s’arrêtait à l’instant où tout bascule, à ce point de non‑retour où l’espèce humaine choisit malgré elle de s’effacer. Lazarus, nouveau programme du maître de l’animation, remonte lui aussi à l’origine de l’effondrement. Pour trente jours, pas un de plus. L’humanité tout entière vit à crédit, clouée à l’annonce d’une extinction programmée : un remède universel contre la douleur, célébré hier, condamne aujourd’hui des milliards d’hommes et de femmes à une échéance irrévocable. Un postulat implacable dont aurait dû logiquement découler une intrigue à l’os, sans concessions ni détours, tendue comme un fil jusqu’au dernier battement du compte à rebours. Mais l’on ne se défait pas si facilement des réflexes d’hier, dans la diégèse comme chez nous. Aussi, le cadre serré du début cède peu à peu à des plages où le temps se dilate, où la terreur laisse apparaître des silhouettes fatiguées, des communautés précaires, des trajectoires minuscules. L’intrigue renonce tout bonnement à l’épure du thriller pour renouer avec l’approche spleenétique de Cowboy Bebop : la série divague, peuple le chemin de visages hantés par trop de passé et laisse à la société le temps de peser le poids de ce qu’elle est, de ce qu’elle pourrait encore sauver. Là repose tout l’enjeu du projet : peu importe que l’horloge suffoque, l’errance exhume la vérité des êtres tandis que l’apocalypse fournit la matière à sonder ce qu’il reste de nous.
Le trait de MAPPA tient ici à une conviction rare : que le lieu suffit à porter le poids du récit. Le studio construit ainsi une imagerie précise où la profondeur de champ tend le cadre à l’extrême, où la composition repose davantage sur des lignes fortes que sur un simple empilement de détails outranciers. Le béton fissuré des voies rapides, les façades noircies des périphéries, les tours lisses où la lumière s’accroche détaillent à eux seuls l’usure d’un monde palpable, vivant. En outre, Lazarus bénéficie de l’expertise de Chad Stahelski, cascadeur de formation et papa de John Wick, convié ici à concevoir des affrontements censés dialoguer avec la matière des décors. Évasion de prison à flanc de murs, duel suspendu au-dessus du vide, combat à pleine vitesse sur l’autoroute, acrobaties héritées du parkour : la série d’animation multiplie les environnements et s’y adapte systématiquement, au point que la gravité – dans tous les sens du terme – finirait presque par s’effacer. Un paradoxe qui, là, joue contre l’immersion. À tant insister sur la concrétude de l’arrière-plan tout en l’ouvrant à des acrobaties affranchies du poids du réel, le show finit par brouiller le regard qu’il invite à poser sur lui. Nul doute que Watanabe ait voulu répliquer ici les bagarres archi-dynamique de son premier chef d’œuvre, sans penser plus loin que leur simple mise en scène. Seulement, si ces dernières faisaient autant d’effet, ce n’était point pour leur seule folie, mais parce qu’elles s’exécutaient dans un univers où l’hyperbole du mouvement répondait à la souplesse du décorum, où l’absence d’horizon permettait à l’improbable de trouver une vérité propre. À l’heure où tant de créateurs refont le chemin de leurs succès anciens, Watanabe tombe à son tour dans le piège qu’il avait longtemps su contourner : du générique coloré aux intertitres, sans oublier le rôle déterminant de la musique et la tronche des protagonistes, Lazarus cède sa marginalité pour se caler dans le moule suintant de la nostalgie. D’un point de vue méta, ce serait presque cohérent.
