Predator : Killer of Killers, anthologie à mort [Critique]

Opus sanglant et stylisé, Predator : Killer of Killers déplace les enjeux de la saga dans le champ de l’animation anthologique, pour le meilleur.
Trois des guerriers les plus féroces de l’histoire de l’humanité – une viking, un ninja du Japon féodal et un pilote durant la Seconde Guerre mondiale – vont devoir affronter une menace surnaturelle.
Depuis quelques années, la saga Predator donne l’impression d’osciller entre deux réflexes contraires : resserrer son dispositif ou l’enrober de signifiants. Prey avait tranché net, en retrouvant la pureté d’un affrontement situé et brutal. Killer of Killers, lui, opte pour une expansion méthodique. Trois époques, trois civilisations, trois adversaires, comme si le chasseur venu d’ailleurs devait désormais valider son statut mythologique en traversant les grandes heures de notre histoire. Le geste intrigue d’emblée par sa forme : animation stylisée, narration anthologique, fragments autonomes portés par une ambition visiblement plus lettrée que brute. Le long-métrage compose une fresque en éclats, où le Predator ne s’abat plus comme une menace isolée mais s’impose comme une constante anthropologique, témoin et perturbateur des dynamiques humaines les plus archaïques. Cette volonté de verticaliser le concept, de l’arracher à sa frontalité pour l’élever au rang de symbole, reconfigure les enjeux de la franchise. Le risque était grand de sombrer dans l’illustration répétitive, à la manière d’une compilation de sketchs sanglants, mais le film parvient à structurer ses segments pour composer un ensemble continu, où les récits conversent à la fois par le sujet (la vengeance, l’héritage, la violence rituelle) et par la narration. En injectant à la formule une ambition graphique et thématique plus articulée qu’à l’accoutumée, Killer of Killers fait évoluer la saga sans en renier la sève : le choc visuel reste au centre, mais encadré par une dramaturgie plus fluide, moins dépendante des automatismes propres à ce type de projet. Même l’idée de continuité, longtemps accessoire, se voit réactivée par quelques détails discrets qui relient ces histoires disparates à l’univers étendu du Predator. Ce premier mouvement, dense et cohérent, s’approche ainsi de ce que les studios cherchent souvent à provoquer sans jamais vraiment y croire : un acte de prolongation sincère.
Mais le pari n’aurait sans doute tenu que quelques minutes sans une esthétique suffisamment forte pour fixer les enjeux. Confiée à des experts de la prévisualisation (le studio The Third Floor), l’animation repose sur une hybridation qui claque la rétine : l’on y retrouve ce grain composite hérité du jeu vidéo et de la bande dessinée, ces textures épaisses où chaque explosion semble avoir été griffonnée à l’encre noire, ces mouvements saccadés qui alourdissent l’action, lui restituent un certain poids. Loin d’un défaut, cette rugosité est ici maniée comme un langage, une manière de faire exister la violence sans la dissoudre dans l’abstraction. Le long-métrage renonce de facto à la fluidité mais gagne en impact et en lisibilité. Les affrontements se construisent par à-coups et chaque épisode propose sa logique spatiale, sa dramaturgie d’environnement – architecture japonaise en terrasses, batailles aériennes dans la brume, bastons sur sable noir – et la mise en scène exploite ces décors avec une vraie conscience géométrique. Le style évoque, il faut bien le dire, certains jalons récents de l’animation occidentale (Arcane, la saga Spider-Verse) mais se distingue par sa sécheresse, sa manière de trancher les formes. À la beauté du spectaculaire, Killer of Killers préfère celle de l’articulation, du découpage. Et dans cette économie formelle, la musique trouve aussi sa place, non comme accompagnement émotionnel, mais comme ponctuation : nappes discrètes, pulsations percussives, motifs dissonants – un score qui soutient la tension sans exagération. L’ensemble ne cherche ainsi jamais à sidérer, encore moins à flatter, mais s’impose par cohérence. Un minimalisme contrôlé qui pourrait passer pour de la retenue, mais qui traduit en réalité une forme d’assurance : celle d’un film d’animation qui sait où il va, et qui ne s’excuse jamais d’être à sa place. Et au sein d’une franchise bringuebalée de la sorte, cela ne se refuse pas.
