Life of Chuck, beau comme la vie [Critique]

Il y a dans Life of Chuck, le dernier film de Mike Flanagan, quelque chose que l’on croyait perdu : cette foi un peu folle que le cinéma peut sauver le monde.
Tandis que le monde s’éteint peu à peu, une succession de souvenirs dévoile l’enfance, les rêves et les gestes infimes de Charles Krantz, un homme comme les autre.
Life of Chuck commence par la fin. Les fins, plutôt. Celle de la civilisation moderne, dont les réseaux tombent en panne successivement ; de la planète, dont les continents se détachent ; du cosmos, dont les étoiles cessent subitement d’éclairer. Celle d’un homme, aussi, cloué à son lit d’hôpital en attendant une issue beaucoup moins sensationnelle – la fin, la vraie, celle qui nous guette tous – et dont l’existence nous est contée à l’envers. Sous cette apparente symétrie des désastres, Mike Flanagan étire un postulat d’une simplicité vertigineuse : l’univers tout entier se délite au rythme de la disparition d’un individu. Comme si la conscience de Charles Krantz, comptable ordinaire mais fin danseur, contenait le monde et l’accompagnait dans son agonie. Flanagan met en scène cette coïncidence telle une évidence cosmique, sans emphase, préférant au vacarme des cataclysmes – tenus hors-champ – la litanie des silences. Des rues désertes, des écrans qui ne diffusent rien d’autre qu’un mystérieux message de remerciement. Une apocalypse sans bruit. Par cette démarche presque pascalienne, le réalisateur rejoint Stephen King là où le second est le plus mélancolique : dans l’idée qu’une vie humaine, si banale soit-elle, irradie bien au-delà d’elle-même. Ce que Flanagan avait auparavant traduit en hantises devient ici pure rémanence, circulation d’ondes entre les âges et les gens, signalant une forme d’accomplissement pour celui qui n’a jamais causé d’autre chose que de l’empreinte des êtres sur le tissu du temps. Life of Chuck apparaît même comme la quintessence de ses travaux précédents, tant cet opus brille d’une épure réservée à ceux qui savent exactement où ils mettent les pieds et cumule les thèmes interrogés préalablement dans sa carrière pour en livrer la parfaite synthèse. Articulé autour d’un principe de dépouillement, le long-métrage respire par ses ellipses, sa chronologie inversée, sa réalisation impeccable qui crée une passerelle quasi-tangible entre le singulier et l’universel, la mémoire humaine et l’ordre des astres. L’ensemble des images semble alors prier pour ce qu’il montre : non la dissolution d’un système, mais la survivance fragile d’une humanité encore capable de gratitude.
Il y a dans Life of Chuck quelque chose que l’on croyait perdu et qui explique sa chaleur : cette foi un peu folle que le cinéma peut sauver le monde, ou du moins lui rendre sa tendresse. Catalogué (manifestement un peu vite) comme un orfèvre du gothique domestique, ce versant de l’horreur qui mêle les larmes aux sursauts (comme son sublime Haunting of Hill House), Flanagan révèle sa vraie nature de romantique en marchant dans les pas de Franck Capra, Steven Spielberg et Robert Zemeckis. Pas pour leurs tours de prestidigitateurs, mais pour leur croyance obstinée dans le cœur des hommes comme dernier refuge du merveilleux. Pour leur attachement aux situations les plus anodines, également, comme cette fabuleuse scène de danse improvisée en pleine rue, au milieu des passants, qui condense toute l’entreprise du long-métrage : en prenant le temps de retracer le déhanché d’un type quelconque – et la joie contagieuse qui en émane –, le film renoue avec cette veine populaire qui allait de La vie est belle à Forrest Gump, une approche qui privilégie l’émotion à la démonstration et déterre le beau sous la poussière du quotidien. Plus inattendu, cette sensibilité amène à des connexions avec un cinéma dit « métaphysique », dont Stanley Kubrick et Terrence Malick pourraient être les exemples communs, pour ce qu’elle permet de détecter de gracieux dans le visible et d’abyssal dans ce qui ne l’est pas. Par réflexe, l’on aurait eu vite fait d’imaginer que, derrière les mystères entretenus par le récit, se cachent entités surnaturelles ou complots science-fictionnels. Après tout, il s’agit bien d’une adaptation de King et l’un des parents de Chuck soutient que son grenier est hanté. Mais Flanagan ne cède pas. Ni aux fantômes, ni à la moindre extrapolation. Ce que recèle cette fable modeste tient à la fois du tout et du rien : la beauté de vivre, simplement, avant que la lumière ne s’éteigne. C’est pourquoi Life of Chuck commence par la fin, pour rappeler que la vie n’a jamais eu besoin d’éternité, seulement d’attention. Et sur ce point, on peut compter sur Flanagan et Tom Hiddleston pour la retenir un moment encore.
