The Phoenician Scheme, tâches de sang [Critique]

Avec The Phoenician Scheme, Wes Anderson se salit (un peu) les mains : moins figé, son cinéma se laisse à nouveau tenter par l’aventure, l’émotion et le sang.
Alors que le riche homme d’affaires Zsa-zsa Korda se lance dans une nouvelle entreprise, il devient rapidement la cible de magnats intrigants, de terroristes étrangers et d’assassins déterminés à l’éliminer pour de bon.
Il aura donc fallu un crash d’avion, un demi-frère félon et une grenade en guise de bienvenue pour que le petit monde de Wes Anderson se mette, sinon à dérailler, du moins à se dérégler. Depuis The French Dispatch, son dispositif donnait les signes d’un fonctionnement à vide, trop soucieux de sa propre perfection, recyclant à l’infini ses poupées russes narratives et ses figures imposées de théâtre miniature. The Phoenician Scheme n’abolit rien de tout cela – il en radicalise même certains traits –, mais le film introduit une donnée nouvelle : une friction interne, une violence latente, qui vient trouer l’appareil. Le premier plan installe le motif : une composition zénithale, nette, stylisée, réduite en un éclair à une carlingue éventrée, striée d’un jet de sang graphique. Non pas une régression vers le réalisme, mais une réactivation des puissances secrètes du cinéma d’Anderson – le chaos, la mort, le grotesque – que l’on croyait évacuées depuis Moonrise Kingdom. Dès lors, le film adopte la forme d’une dérive à travers une Méditerranée de pacotille, sur fond de négociations financières, de fuites déguisées en quêtes initiatiques et de rendez-vous absurdes, où l’économie et l’organique, le pouvoir et la filiation, se court-circuitent à mesure. Le cadre reste balisé – décors en coupe, incrustations textuelles, mouvements latéraux –, mais son agencement s’enraie : la composition devient instable, les personnages glissent hors-champ, le récit préfère l’ellipse au point d’orgue. Et soudain, derrière la mécanique branlante, reparaît un vieux fantôme : celui d’un cinéma traversé par la pulsion de mort, encore hanté par le sang sur les murs de La Vie aquatique ou le rasoir de La Famille Tenenbaum, mais qu’un excès de maîtrise avait figé en reliquaire.
C’est là que Benicio Del Toro entre en scène. Son rôle de magnat increvable, avec sa carrure d’ours et sa diction traînante, semble n’avoir été pensé que pour introduire un contrepoids à l’exigence de la mise en scène, pour promouvoir un peu de chaos à l’intérieur de ces espaces rigidifiés. Le voilà qui surgit dans le plan pour le nourrir d’ambiguïté, constamment en décalage du reste, survivant à ses propres morts autant qu’à la logique de l’histoire. Autour de lui gravitent des personnages étranges, du genre qu’on ne trouve que dans une fable andersonienne, dont l’imperturbable Mia Threapleton. Le réalisateur confie à cette jeune actrice la conscience morale du long-métrage, à elle qui joue la fille de l’increvable Korda et s’oppose, par son calme désarmant, à la démesure de ce père tout-puissant. Sa relation avec celui-ci fournit au récit ses dynamiques les plus fertiles sans jamais en devenir le cœur battant. Elle forme plutôt une ligne de fuite, un axe de bascule, The Phoenician Scheme cherchant moins à résoudre le conflit entre ses deux héros qu’à l’employer comme ressort comique, thématique et narratif. Tout le film est ainsi traversé par ce débat entre l’excès et le vide, entre le besoin de rassembler et le refus du dénouement, qui contribue à changer la teneur symbolique de ces plans-tableaux. Ceux-ci ne sont plus à considérer comme des vignettes décoratives mais des parenthèses dédiées au jugement – où Korda, à plusieurs reprises, se voit interrogé par une cour céleste – qui jalonnent un scénario qui ne progresse uniquement que par à-coups, sursauts et faux climax. Et dans ce mouvement-là, cet effritement progressif du contrôle, le cinéma de Wes Anderson retrouve un peu de cette puissance qui le fuyait : l’élégance du doute.
