Arcane (Saison 2), narration du chaos [Critique]

Sans revoir leur ambition à la baisse, les scénaristes de Riot Games clôturent la fantastique série Arcane avec une saison surchargée, mais toujours prompt à en mettre plein les rétines.
L’attaque de Jinx contre le Conseil ouvre la voie à une terrible escalade du conflit entre les cités de Piltover et Zaun. Tandis que certains luttent pour maintenir la paix, des forces obscures émergent, plongeant les deux villes dans un chaos grandissant.
S’il subsistait le moindre résidu de malédiction visant les adaptations de jeux vidéo, l’on peut être sûr qu’il n’en reste rien après la contribution de Riot Games. Il y a trois ans, le studio derrière League of Legends s’associait aux français de chez Fortiche (une boite qui a bien choisi son nom) pour une série d’animation librement inspirée de l’univers fictionnel dans lequel prennent place ses jeux en ligne. Le projet fit l’effet d’une bombe. Avec son style graphique unique et ses personnages extraordinairement complexes, Arcane transcendait sa fonction de spin-off publicitaire en avançant une histoire poignante de conflit sororal sur fond de lutte des classes, sans jamais prendre de haut les néophytes. Une proposition chiadée et techniquement novatrice qui fit prendre des notes à toute l’industrie, même si livrée incomplète : il ne s’agissait après tout que d’une première saison, achevée sur la promesse d’une suite encore plus intense et pessimiste. Et il ne fait aucun doute que ses scénaristes font leur possible pour l’honorer avec cette seconde garnison d’épisodes, en nappant de désespoir les rues dorées de Piltover et celles moins luxuriantes de Zaun, où gronde la révolution. Dans un camp comme dans l’autre, les populations s’affolent, mises au pied du mur après que Jinx (l’héroïne survoltée du programme) ait pulvérisé les dirigeants d’en haut au nom de ceux d’en bas. Mais plus que la probabilité d’un renversement politique, c’est l’idée d’un chaos absolu qui fait trembler le monde d’Arcane et connecte ici les personnages entre eux, avalés par un désordre grandissant – émotionnel, cosmique, souvent les deux à la fois. Un désordre qui contamine jusqu’à la narration, le show révisant sa structure en va-et-vient pour une captation plus large des points de vue, et fatalement plus fouillis.
La saison précédente s’était montrée quelque peu déconcertante vis-à-vis de son rapport à l’exposition : si les protagonistes se voyaient gratifiés d’un développement pointilleux quant à leurs origines et motivations intrinsèques, pas un indice n’était laissé concernant les forces qui font tourner leur environnement mi-steampunk, mi-fantaisiste. La seconde fait l’effort d’en céder quelques-uns, quand surviennent des figures étrangères qui impliquent l’existence d’un ailleurs, mais ceux-ci se perdent dans un flux immodéré d’informations que ses neuf (petits) chapitres peinent à réguler. Et pour cause, le studio n’ayant pas revu ses ambitions thématiques à la baisse malgré la réduction drastique du champ d’expression – une saison pour tout clôturer contre quatre initialement prévues –, les scénaristes de Riot Games se retrouvent à jongler avec les quêtes existentielles, familiales, éthiques, politiques, philosophiques et métaphysiques de chacun de leurs champions, en croisant les doigts pour ne dénaturer personne. Conséquence directe : la série finit par renoncer à la proximité qu’elle cultivait avec eux, contrainte de faire correspondre leurs apparitions à des coups d’éclat pour faire avancer l’intrigue, par manque de temps. Un revirement qui n’est pas sans dégât sur la portée émotionnelle du grand final, forcément, mais Arcane garde de bonnes armes pour faire jaillir des torrents de larmes quoi qu’il en soit. À commencer par son animation qui simule la peinture à la main, époustouflante de détails, de fluidité et d’énergie, à laquelle se couple une réalisation sensationnelle pour son découpage de l’action et ses choix de cadre constamment signifiants. Un choc artistique qui, malgré la précipitation, assure à la série d’être un immanquable du genre.
Mais au-delà de ses intentions narratives et de sa virtuosité plastique, Arcane affirme également sa singularité dans la manière dont elle agence le son, la musique, et la matière même de l’animation pour faire émerger, par à-coups, une perception plus subjective du monde. Car si le récit paraît comprimé par l’urgence de ses enjeux, certaines séquences résistent à cette centrifugeuse en s’abandonnant à des éclats formels : lavis aux contours imprécis, crayonnés fugaces, textures liquides ou granuleuses qui viennent brouiller la frontière entre hallucination et souvenir. Montrer un monde disloqué ne suffit pas : encore faut-il donner à voir – et surtout à ressentir – ce qu’une conscience en déséquilibre projette sur lui. Ces surgissements graphiques, loin d’un maniérisme gratuit, donnent corps à des états intérieurs troublés, substituant à la linéarité du scénario une logique du vertige, où la forme elle-même se délite. À cette instabilité visuelle répond un travail sonore à la fois hétérogène et organique : les pulsations électroniques, les balades désenchantées, les éclats pop ou les fulgurances orchestrales ne coexistent pas simplement. Ils s’entrechoquent, se répondent, tissent un maillage sensoriel qui vient redoubler le désordre des images. Plusieurs épisodes glissent même vers un mode de narration quasi-musical, où les scènes, amputées de dialogue, se structurent comme des morceaux : crescendos rythmiques, silences suspendus, montées syncopées, chaque motif devenant un vecteur d’affect plus puissant que les mots. Le cadre respire au tempo d’une note prolongée, le montage épouse les battements contrariés d’un monde en chute. Le chaos, ici, ne relève plus du seul diégétique : il circule dans la texture du visible, s’insinue dans la fibre sonore, infiltre la structure elle-même. Il devient forme. Il devient rythme.
