Euphoria (Saison 2), fièvre adolescente [Critique]

Toujours plus belle, toujours plus violente : la deuxième saison d’Euphoria verse dans l’excès, pour le meilleur et (presque) que le meilleur.
Un groupe de lycéens américains noient ses problèmes dans le sexe, l’alcool et la drogue. En quête d’identité dans un monde superficiel obsédé par les réseaux sociaux, les névroses de chacun sont exposées aux yeux de tous.
Sa première saison n’avait pas que pris au sérieux un genre aussi sclérosé que le teen drama : elle avait fait s’envoler ses conventions comme un million de confettis pour n’en garder que les plus vifs, les plus brûlants, s’imposant presque instantanément en classique générationnel. Après un tel coup d’éclat, la suite d’Euphoria ne pouvait que se faire attendre. Entre-temps, une pandémie a mis le monde en pause et Sam Levinson, showrunner, s’est montré fidèle à lui-même en titillant son audience avec deux épisodes spéciaux et un long-métrage cousin (toujours avec Zendaya), annonçant par là qu’il n’avait pas la moindre envie de ravaler son ambition, encore moins sa verve provocatrice. Cette dernière paraît avoir régie l’entièreté de cette deuxième saison, laquelle lâche la structure réglée de la précédente et hiérarchise autrement ses priorités : tandis que la précédente s’organisait en capsules individuelles, permettant de situer les protagonistes clairement dans le champ, celle-ci cède à une narration plus éclatée, rythmée par la valse chaotique des sentiments dans laquelle tous ces lycéens californiens sont embringuées. L’intrigue progresse ainsi par décharge : elle tangue, perd certains fils, en tire d’autres vers des zones inattendues et laisse derrière elle une impression d’instabilité aussi déroutante que fascinante. Une logique qui est aussi celle de la mise en scène. Tournée en pellicule, cette seconde salve capte la peau, les muscles, la sueur et les larmes avec une sensualité contagieuse, transformant les visages en champ de bataille émotionnel, les corps en surfaces de projection hallucinées. Couleurs saturées, ralentis opératiques, ruptures de ton, musicalité envahissante : loin d’être décorative, cette stylisation accompagne le désarroi des personnages, en épouse les désirs, les délires et les douleurs. Euphoria arrange ici une succession de chutes, une galerie de personnages en crise dont les parcours, aussi absurdes qu’émouvants, dessinent le portrait désenchanté d’une jeunesse en perte d’ancrage – et donc particulièrement américaine.
À force de pousser tous les curseurs dans le rouge – violence, sexualité, toxicomanie, trahison, dépression –, la série frôle constamment l’implosion, mais elle parvient à convertir ce déséquilibre en stratégie. Comme si Levinson, en refusant toute forme de fixité, mimait l’état de ses anti-héros, incapable de s’accrocher. Une tempête née de l’agitation de pauvres âmes qui tentent de cerner le bien, le mal, l’amour, la loyauté, et échouent inlassablement. À ce titre, le cinquième épisode, formidable séquence de fuite nerveuse, fait basculer le programme dans une brutalité sèche, dépourvue de tout filtre, et inscrit l’addiction dans un régime de vérité plus que d’apparat : celui d’une violence sans bornes, qui éclabousse quiconque gravite trop près. Levinson filme cette dévastation comme une possession, avec la même intensité que les jalousies dévastatrices, que les manipulations glaçantes ou que les ruptures inavouées. Mais sous la flamboyance esthétique, c’est bien l’art qui irrigue en secret cette deuxième saison. La représentation théâtrale sur laquelle s’achève cette dernière, fausse catharsis et vrai miroir déformant, agit comme un double négatif de la série elle-même : dispositif méta, mise en abyme démesurée, elle donne à voir les souvenirs rejoués, les douleurs cristallisées, les humiliations sublimées. Ce théâtre dans le théâtre, à la fois magnifique et grotesque, révèle le besoin vital d’écrire sa propre histoire quand tout vacille, de la rejouer pour la comprendre, quitte à blesser. Et c’est dans ce geste-là, fragile, cruel, dérisoire, que Euphoria retrouve son cœur : dans l’idée que le récit – si rompu soit-il – peut encore sauver quelque chose, offrir une forme, un rythme, à la dislocation intérieure. Série sur la fuite, le manque et le mirage d’un ailleurs, elle continue d’embrasser ses contradictions avec une intensité rare. Elle est peut-être bancale, outrée, parfois irritante ; elle est surtout dévorante.
