Andor (Saison 2), le miracle en série [Critique]

À la fois série d’espionnage, fable anti-totalitaire et œuvre de la rupture, Andor s’impose comme le chapitre le plus grave et le plus dense qu’ait produit l’univers Star Wars depuis… toujours.
Cassian Andor poursuit son chemin dans une galaxie gagnée par la peur. Tandis que l’Empire resserre son emprise et que la rébellion peine à se structurer, les tensions s’exacerbent aux marges du pouvoir.
L’acte de rébellion ultime, auquel concourent ardemment les héros de la série Andor, ne serait-il pas celui de son showrunner Tony Gilroy qui, profitant que les exécutifs aient les yeux tournés vers des spin-offs plus attendus, est parvenu à détourner le plus gros budget jamais alloué à une production Star Wars pour en tirer la fiction la moins conforme aux impératifs de la marque ? Le scénariste de la trilogie Jason Bourne signait en douze épisodes une entourloupe digne de celles que couvre le programme diffusé sur Disney+, où des membres hétéroclites de l’Alliance Rebelle fomentent la chute de l’Empire galactique à coups de sabotages et de conjurations souterraines. Livrée sans sabre laser, filiation prophétique et nostalgie mal placée, cette dernière redonnait à la saga sa valeur politique en engageant une fresque haletante et paranoïaque dans la veine des thrillers des seventies, héritage que cette deuxième saison revendique avec encore plus de hardiesse. En quatre blocs de trois épisodes, séparés d’une année dans la diégèse, chacun rapprochant du sacrifice annoncé de Rogue One, le show élargit considérablement son champ d’observation en suivant conjointement les complots tramés dans les hautes sphères du renseignement impérial, les manœuvres parlementaires de sénateurs encore épris de démocratie, les opérations clandestines menées dans la poussière des comptoirs miniers, jusqu’aux salons cossus où l’aristocratie compose, à voix basse, ses propres trahisons. Gilroy démonte chacun de ces étages avec la même méticulosité, congédiant toute hiérarchie entre la grande Histoire et ses ramifications minuscules. Une approche héritée des Pakula et des Coppola : observer la fabrique du pouvoir aux endroits exacts où elle se concocte vraiment, mais aussi les voies discrètes par lesquelles ses adversaires en grippent les mécanismes. Andor se défait ainsi du grand récit héroïque au profit d’une lecture toute différente de la résistance, qui doit moins à l’éclat des hauts faits qu’à la maturation lente d’une nécessité morale, celle d’opposer son veto à l’ordre établi.
Si Andor choisit de scruter attentivement les infrastructures du pouvoir autoritaire jusqu’à ses rouages les plus modestes, ces transmissions codées et réunions de cabinet que Star Wars tenait alors pour indignes du plan, sa deuxième saison oppose à cette surveillance pointilleuse une discipline tout aussi rigoureuse du hors-champ. Les ellipses répétées en sont l’expression la plus frappante : d’un remaniement forcé du calendrier (la série, initialement prévue sur cinq saisons, s’est vue sommée d’en condenser quatre en une), Gilroy tire un vrai propos sur le temps long de la révolte, tout arc réintroduisant ses protagonistes vieillis d’une année, avec ce qu’il faut de poussière supplémentaire sur les épaules et de fatigue accumulée dans la voix. À cette pesanteur du temps correspond une refonte profonde de l’idée même d’héroïsme telle que la franchise l’avait jusqu’ici sacralisée. Andor ramène ses personnages à une lutte longue et ingrate, ceux-ci maintiennent leur position sans certitude d’aboutir et sans la moindre auréole pour les distinguer du tout-venant impérial qu’ils combattent. Le show étend d’ailleurs cette complexité au camp adverse : officiers gagnés par une foi sincère dans l’ordre qu’ils servent, ambitieuses prises au piège de leur propre zèle, fonctionnaires de la répression dont la loyauté toxique se confond avec une vocation, etc. Aucun manichéisme dans ce jeu de perspectives, mais l’examen lucide d’un système qui a su rendre désirable l’obéissance jusqu’à ses plus sombres conséquences. Gilroy traduit cette finesse à l’image en se passant d’un découpage omniscient et en se coulant dans la subjectivité de ses personnages. Une scène, un point de vue, un seul. Le spectateur partage avec le protagoniste le poids de l’instant, son angle restreint, son ignorance partielle, et la galaxie Star Wars se laisse percevoir conscience par conscience, à la mesure de ce que la position permet d’en saisir. Soit, peut-être, la définition la plus juste qu’aura donnée la fiction contemporaine d’une œuvre politique digne de ce nom.
